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Enterrée vivante

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Muriel Meunier

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Enterrée vivante
À l’instant même où Jérôme change son statut Facebook, passant de « en couple » à « célibataire », rayant ainsi Lucie de sa vie pour la deuxième fois de la soirée, un homme l’épie depuis l’extérieur. Mais il l’ignore.
Cet homme c’est Mathieu. Le nouveau compagnon de Lucie. Mathieu est inquiet pour sa fiancée qui ne l’a pas appelé et qu’il n’a pas revue depuis dix-neuf heures, heure à laquelle elle s’est rendue chez Jérôme. Depuis leur rupture, il y a six semaines, Lucie et Jérôme cohabitent. Plus ou moins bien d’ailleurs ! La situation de la jeune femme ayant évolué : elle a retrouvé du travail dans un magasin de bricolage et elle est tombée amoureuse de Mathieu, elle a donc décidé de quitter son mari. Elle est allée l’informer de son intention de divorcer.
22 heures. Toujours pas de Lucie, ce n’est pas normal. Mathieu a téléphoné à toutes les personnes chez qui elle aurait pu se rendre, personne ne l’a vue, personne n’a de nouvelles d’elle !
Il observe la maison de Jérôme : une vieille bicoque mal entretenue, de plain-pied et pas très grande. Lucie est-elle ici ? Seule la silhouette de l’homme, vautré dans son canapé, un ordinateur sur les genoux, se découpe dans la lumière qui éclaire la salle ; toutes les autres pièces sont plongées dans l’obscurité. Sans se faire repérer, Mathieu entreprend le tour des lieux. Il a beau plaquer sa lampe torche contre les carreaux pour examiner les chambres et la cuisine, pas de Lucie !
Que faire ? Aller questionner Jérôme ? La luminosité du lustre antique en fer forgé, suspendu au-dessus de la tête de Jérôme, produit d’étranges formes sur son visage, le déforme, si bien qu’il ressemble à un diable grimaçant. Un mauvais pressentiment s’empare de Mathieu.
Il lui reste le garage à explorer. La porte ouverte, il s’y engage. En passant devant le sèche-linge, une bouffée de tendresse pour sa Lucie monte en lui. Malgré des mensurations plus proches de celles d’une frêle adolescente que d’une femme bien bâtie, sa fiancée fait preuve d’une force physique et d’une adresse manuelle dignes d’un homme : c’est elle qui a changé avec succès la résistance de l’appareil en panne ! À part le sèche-linge, un établi et la voiture, le garage ne recèle rien d’autre.
Mathieu se dirige vers le coffre de l’auto. Il l’entrebâille. Le faisceau lumineux de sa lampe tombe sur une pelle rouge sang. Saisi d’effroi, ses cheveux se dressent sur sa tête. Pas le temps de cogiter sur sa découverte : une vive lumière éclabousse le garage. Aussitôt, Mathieu rabat le hayon, se jette à terre et roule sous la voiture. Deux secondes plus tard, la porte de communication entre la cuisine et le garage s’ouvre et Jérôme déboule. Mathieu se fait tout petit. L’autre l’a-t-il aperçu ? Son cœur bat à cent à l’heure. Il aperçoit les chaussures de Jérôme. Maculées de terre. D’une terre rouge. Comme sur les pneus, comme sur la pelle ! Il n’y a qu’un seul endroit dans la région où l’on trouve de la terre de cette couleur. Près du lac. Une horrible pensée le glace. Qu’a fait Jérôme ? Et s’il était arrivé malheur à Lucie ? Et si, cette fois, cela avait été plus loin qu’une simple querelle entre les époux ? Si son mari, arrogant et borné, l’avait... Il se demande pourquoi il n’a pas accompagné Lucie à son rendez-vous. Il s’en veut terriblement !
Jérôme ouvre la portière avant, monte dans l’habitacle, en ressort presque aussitôt. Un claquement. Il s’éloigne. La lumière s’éteint. Mathieu respire de nouveau. Pas de temps à perdre : il faut qu’il se rende au lac !
Le plan d’eau brille sous la lune. Que va-t-il trouver là ? L’angoisse lui nouant les entrailles, Mathieu, armé de sa lampe torche et de la pelle qu’il a emportée, suit des traces de pas imprimées dans la boue. Celles de Jérôme ? Elles l’entraînent vers le bois. Comme un chien de chasse, il court le nez rivé au sol, inspectant le terrain. Soudain, un monticule suspect attire son attention. Il s’approche. Épouvanté, Mathieu se retient de hurler ! Deux mains liées entre elles se dessinent sous le pinceau de sa lumière ! Deux mains qui émergent de l’humus. Comme un fou, il débarrasse la terre. Il n’en a pas pour longtemps à atteindre un solide carton, qu’il ouvre. Le visage de sa Lucie apparaît. Elle est livide... mais vivante ! Il la dégage du trou, ôte son bâillon et les liens qui entravent ses mains et ses pieds. Tremblant mais tellement soulagé, il la serre dans ses bras, la couvre de baisers.
Pendant le retour, Lucie, plus furieuse que traumatisée malgré son calvaire, lui raconte comment la situation a dégénéré lorsqu’elle a parlé de divorce à Jérôme. Humilié – il ne croyait pas la perdre définitivement, il l’a frappée, puis plaquée au sol et maîtrisée avec un taser.
— Les impulsions électriques étaient si fortes que j’ai perdu connaissance. Mais avant, je l’ai entendu me dire de ne pas avoir peur, que tout irait bien. Tu te rends compte ! Le sadique ! Il m’a ligotée, scotché la bouche, ligoté les mains et les pieds, et jetée dans une caisse. Lorsque j’ai repris connaissance, j’ai entendu les coups de pelle pendant qu’il creusait la fosse dans laquelle il allait m’enterrer... m’enterrer vivante ! J’ai pas moufté, j’étais pas encore morte, j’avais encore une chance de m’en tirer. Quelle ironie, c’est ma bague de fiançailles, cette bague hideuse dont je ne me suis même pas débarrassée, qui m’a sauvée la vie ! Sur le côté du carton, il y avait une encoche que j’ai déchirée et élargie avec mon faux diamant. J’ai réussi à y glisser mes mains et à chasser la terre à cet endroit. L’air est entré. J’aurais continué à gratter pour me dégager de là-dessous si tu ne m’avais pas trouvée...
— T’es vraiment courageuse ! T’as un de ces sang-froids... Ce salaud, on va aller le dénoncer à la police.
— Faut que je récupère ma carte bleue avant.
— C’est trop dangereux !
— Ce qui est dangereux c’est qu’il disparaisse avec mes économies !
— Il se méfie pas, il joue tranquillement sur son ordi.
— Il passe ses journées dans son canapé, ce minable, c’est vrai, mais faut faire gaffe. On retourne chez lui tout de suite. À deux, on n’a rien à craindre.
Devant le cran de Lucie et sa détermination, toute réplique est impossible.
Chez Jérôme, pas de lumière. La porte du garage est maintenant fermée.
— Il est sorti ou parti se coucher.
— J’espère bien qu’il est là, il a dû mettre ma carte dans la poche de sa veste. On va passer par derrière. Je sais comment crocheter la porte.
Lucie s’empare de la torche de Mathieu. Elle pénètre à l’intérieur sans difficulté. Mathieu, ébloui par la dextérité de sa compagne, la suit. Ils avancent dans le couloir.
Lucie bougonne :
— J’ai toujours eu horreur de cette maison et de son odeur de moisi.
Alors qu’ils passent devant la salle, dont la porte est entrouverte, Mathieu, mal à l’aise et effrayé, chuchote :
— Mon cerveau doit me jouer un sale tour mais, moi, je sens plutôt comme une odeur de sang...
Lucie s’engage dans la salle à pas de loup. La lumière de sa lampe balaie le sol. Soudain, un fabuleux éclat de rire explose dans le silence.
Lucie, hilare, s’écrie :
— Ah ! Il a payé pour toutes ses vacheries...
Elle s’écarte. Mathieu découvre alors une scène improbable : Jérôme, la tête encadrée par le lustre en fer forgé, le crâne défoncé et ensanglanté, un œil crevé, gît bel et bien raide mort dans son canapé.
— J’ai pas raté mon coup !
— Tu veux dire que... que...
— Que ça sert de savoir bricoler ! J’ai bidouillé le lustre pour que le câble cède et pour qu’il lui tombe sur la tronche, et ça a marché !
À cet instant, Mathieu comprend que Lucie est loin d’être la femme vulnérable et inoffensive qu’il imaginait. Il est terrifié.

PRIX

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Adlyne Bonhomme · il y a
Super bien écrit votre texte
Je vous invite https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/je-tresse-lodeur

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Muriel Meunier · il y a
Merci beaucoup. Merci pour votre invitation. Bonne journée.
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Miraje · il y a
Présent à la pelle, mais très en retard ☺☺☺ !
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Muriel Meunier · il y a
Merci, Miraje, de votre passage. Bonne journée.
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Alain Lonzela · il y a
J’espère qu’il a gardé la pelle ! Sait-on jamais. Ça peut servir ! Bravo
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Muriel Meunier · il y a
Vous êtes prévoyant, Alain ! Je vais me renseigner pour savoir ce qu'elle est devenue... Merci de votre passage.
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LINEC · il y a
Pas mal et quelle chute !!!
Bravo Muriel. Bises

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Muriel Meunier · il y a
Merci beaucoup. La chute fut rude pour l'un d'eux ! Bonne journée.
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Zouzou · il y a
quelle trempe cette Lucie ! mes voix
je concoure aussi : ' La rue du temps perdu !

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Muriel Meunier · il y a
Merci beaucoup. OK, j'irai vous lire. Bonne journée.
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Elena Hristova · il y a
Votre enterrée vivante marque bien son coup. Tout mon soutien avec plaisir!
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Muriel Meunier · il y a
Merci, Elena. Bonne journée.
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Aurélien Azam · il y a
Et c'est la chute ! :D
Un Court et Noir bien écrit, bien dosé en humour, que j'ai apprécié lire.
Merci pour ce texte, Muriel ! :)
Si tu le souhaites, n'hésite pas à lire "Gu'Air de Sang", également en compétition !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/gu-air-de-sang

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Muriel Meunier · il y a
Merci, Aurélien. Bonne journée.
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Florent Paci · il y a
Les rôles sont inversés. Mes votes pour cette lecture amusante ;)
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Muriel Meunier · il y a
Je suis ravie de vous avoir amusé. Bonne journée.
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Joëlle Brethes · il y a
Une chute… renversante ! :)
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Muriel Meunier · il y a
Bonjour Joëlle. Merci de votre lecture. Bonne journée.
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Marie · il y a
Bravo Lucie. Votre texte est efficace et bien écrit, j'ai beaucoup aimé. Je vote
Si vous avez un peu de temps pour la lecture, viendrez vous soutenir mon TTC en finale ?. D'avance merci de votre passage
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/loin-des-yeux-loin-du-coeur

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Muriel Meunier · il y a
Merci, Marie. Je vais passer vous lire. Bonne journée.
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