Enlèvements en série

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Saint-Maur, jeune dans sa tête... croit aux fantômes - du moins ceux qu'il croise dans ses écrits. . Passionné de tout, mais surtout de sa femme !... Sous son vrai nom (il en a un) il a déjà  [+]

Un beau matin, mes mots ont commencé à disparaître. Comment je m’en suis aperçu ? Tout bêtement. Mon encyclopédie de la langue en vingt volumes avait été visitée au cours de la nuit. Le volume de la lettre D gisait encore à terre grand ouvert, les pages de la rubrique DES comme écartelées. La tranche du volume avait été littéralement pliée. Comme si celui qui avait fait ça avait voulu faire du mal. Le plus grand mal possible !
Pourtant, malgré l’extrême violence de l’acte, après les recoupements auxquels je fus contraint de procéder et qui me permirent de trouver le mot manquant, je ne pus m’empêcher de sourire. Il faisait partie de la très courte liste ~ deux mots, pas un de plus ~ élaborée par Denys, mon ami le toubib qui, affirmai-il, lui permettait d’identifier à coup sûr les m’as-tu-vu qui se piquaient d’écriture et de culture littéraire : déshérence.
Par acquit de conscience, histoire de vérifier que le toubib, jamais en reste question blagues de carabin ~ un vieil héritage de ses études médicales, je suppose ~ n’était pas derrière cette histoire abracadabrante, je me mis à vérifier les autres volumes de l’encyclopédie. Quand je découvris que la lettre C, bien que rangée correctement sur l’étagère avait été également malmenée ~ la preuve était formelle : la tranche en était presque arrachée ! ~ et que le mot manquant n’était autre que caparaçonné, deuxième mot du recensement sélectif opéré par mon toubib d’ami, je fus pris des plus sérieux soupçons sur lui. Cependant, je demeurais perplexe.
Certes, mon vieil ami était porté sur la gaudriole, mais il avait aussi un respect quasi-religieux de l’écrit et des livres. Qui plus est, lorsque je lui fis part de ma triste découverte, il ne partit pas d’un gros éclat de rire. Au contraire. Le plus sérieusement du monde, il me rappela ces noires périodes de l’histoire humaine où le savoir et l’écriture furent mis à mal. Ces temps, parfois pas si lointains, où les livres furent les premières victimes de la barbarie ignorante. Tous ces autodafés, ces grands bûchers où les auteurs jugés licencieux et leurs imprimeurs étaient grillés en même temps que les fruits de leur travail...
Pendant quelques jours rien ne se passa... ou presque. En fait, je me rendis compte que certains mots étaient devenus de plus en plus difficiles à trouver et d’autres à prononcer. Au départ, je mis cela sur le compte de ma mémoire. Vous savez ce phénomène de... mot sur le bout de la langue. Mais, comme il ne s’agissait que de termes somme toute peu usités comme intrinsèque, syntagme, pétomane ou subséquemment, je ne m’en inquiétais pas outre-mesure. Après tout, il restait la majeure partie du lexique et tous ses mots simples que tout le monde est à même de comprendre et d’employer.
Mais, même cet état de choses ne dura pas. Les mots et les expressions les plus simples commencèrent à disparaître aussi... simples que... bonjour, merci, s’il vous plaît, je vous en prie, après vous... Et puis, il y avait pire : non seulement les mots désertaient, mais aussi les valeurs qu’ils étaient censés représenter ou véhiculer !
Mon dictionnaire maigrissait à vue d’œil et méritait de moins en moins son qualificatif d’encyclopédique. Il me suffisait parfois de tourner le dos un instant pour que des tomes entiers s’évanouissent comme par magie... C’est ainsi que tous les mots de la lettre placée entre le E et le G sombrèrent subitement dans le néant. Je me dis que ce n’était pas si grave, car on peut s’en passer à condition de trouver des... comment dire ? Des mots ayant le même sens mais ne comportant pas la lettre désormais manquante.

Ce...atin, ce sont tous les...ots co...ençant par la lettre située entre le L et le N qui se sont évaporés. Dans ces conditions plus d’a...our possible, plus de...i...is, de...a...ours, plus d’a...ants, d’a...itié, plus de...a...an, de...ère, de...aternelle, ni de...a...ie ou de...a...et ! Où cela va-t-il s’arrêter ?
Tout à l’heure, disparition des verbes et de leurs conjugaisons... seule indication possible : hier, aujourd’hui, après, plus tard... et encore pas pour longte...ps...
Jusqu’à la perte totale de tout repère... et de la toute dernière trace d’hu...anité en nous...
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