En plein minuit

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En compétition

J'aime la solitude qui permet le rêve et l'évasion, les rencontres qui font grandir, la vie qui chaque jour me surprend. J'écris aussi parfois  [+]

Image de Été 2020

Il arpente l’atelier de long en large, les mains croisées dans le dos, de temps à autre il relève la droite pour ajuster ses lunettes cerclées de fer.
De longs cheveux blonds drapent ses épaules, on dirait un ange, la blouse blanche est maculée d’arc-en-ciel.
On n’entend pas un bruit, hormis le pinceau glissant sur la toile ou, les jours de pluie, les gouttes qui cinglent la haute verrière. À peine si l’on ose toussoter lorsque l’âcre parfum de la peinture vient à irriter la gorge.
Devant nous, ses élèves, un bouquet de pivoines éclaire l’atelier de mille feux quand ce n’est une vasque d’albâtre qu’il nous enjoint de reproduire, ou encore un modèle venu exposer son corps à nos innocents regards. Alors nous cessons de respirer pour nous imprégner de l’instant et nous mettons à l’œuvre, esquissant à larges traits, avant de recouvrir nos palettes de pastels ou de gouaches selon nos fantasmes ou nos rêves. Et lorsque l’ombre du maître s’étire derrière les chevalets, chacun exsude sa crainte de le décevoir, ou pire, l’angoisse de lui inspirer du mépris.
Pour ma part, ce qui me hante, c’est son indifférence. Il parle peu, parfois murmure un mot, une approbation s’échappe de sa voix chaude et l’apprenti respire avec plus d’aisance, se rengorge d’orgueil, prêt à tapisser sa vie de toiles chamarrées. Quand il affiche un sourire, une rareté, certains se pâment, à l’orée de la syncope. Mais jamais il n’exprime un quelconque avis devant mon travail appliqué, trop léché peut-être, et c’est un crève-cœur d’écouter ses pas s’éloigner quand déjà il se penche sur l’ouvrage d’une autre. Seuls les effluves de son tabac refroidi mêlé de térébenthine nimbent mon âme et je dois combattre les prémices acérées de la jalousie si je veux conserver, faute de talent, une once de dignité.
J’ai espéré un temps qu’il pourrait m’aimer comme je l’adule, vanité des vanités !
Au regret a succédé une infinie tristesse. Aujourd’hui je sens la peine teintée d’amertume s’insinuer dans les méandres de mon cœur blessé. La colère aussi afflue, que je cherche à repousser. En vain, quand elle sourd du plus profond, dans le déni et le désarroi.
Sur l’estrade, c’est le néant, ni modèle aux muscles déliés ni fleurs pimpantes, ou même fanées. Le maître a commandé qu’on brosse un paysage puisé dans notre imaginaire, à l’unique et impérative condition qu’il se situe en plein midi, dans la lumière éblouissante d’un été ensoleillé.
Il m’est impossible d’envisager la félicité attachée à une image estivale. J’ai beau déposer sur ma palette l’amarante et l’orangé, une touche émeraude sur un fond d’azur, mes yeux se brouillent de chagrin. J’aperçois le mentor qui reprend sa déambulation au milieu de ses sujets, sa chevelure de soie effleure la nuque d’une artiste prometteuse, si jeune et si jolie. J’entends la complicité de leurs trilles, il pose sa main sur sa main et dans un accord parfait ils tracent au fusain l’horizon de leur avenir.
Alors j’attrape les tubes noir ébène et charbon profond, je les mélange au jais agrémenté de réglisse, je me saisis de mon large pinceau plat, et j’étale tout ce sombre sur les couleurs vivantes de mon été avorté. Le paysage se meurt au fil de mon désespoir, la toile recouverte d’un voile de deuil faseye sur les ailes déployées d’un corbeau de malheur, les larmes creusent des sillons d’encre sur mes joues blêmes.
La consigne est bafouée, le plein midi de l’été a laissé place aux ténèbres dans la froidure hiémale. Il est minuit et je tremble.
Maintenant le maître avance à grands pas, ses paroles assassines résonnent sous la voûte : « Décidément, vos nuits sont plus réussies que vos jours ».

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Julien1965 · il y a
Quand un maître taiseux fait de l'effet-sensations à l'apprenti(e), l'inspiration est un joli chemin à parcourir pour expulser et retranscrire au plus juste ses paysages intérieurs... Merci à vous !
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Chantal Sourire · il y a
Merci à vous également, Julien !
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Zouzou · il y a
De l'opacité sortira ...une petite ou grande flamme !
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Annick AUBRAS · il y a
"J’ai espéré un temps qu’il pourrait m’aimer" : peindre cet amour et y mettre des couleurs pourrait soulager votre cœur blessé...
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Chantal Sourire · il y a
Merci, Annick, pour votre joli commentaire !
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Mireille Bosq · il y a
Cette fin me rappelle le titre d'un roman "mes nuits sont plus belles que vos jours" j'en ai oublié l'auteur. Qui me le dira? Jolie digression.
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Chantal Sourire · il y a
Raphaelle Billetdoux...Merci Mireille !
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Mireille Bosq · il y a
Oui, oui, c'est bien cela merci!
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Fleur A. · il y a
Le manque de reconnaissance malgré tous ces efforts. ..très beau texte
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Daniel Glacis · il y a
Très beau texte pictural, Chantal, sur les affres de l'émule amoureuse au contact de son maître... Bonne journée à toi ! Bises ! Daniel.
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CATHERINE NUGNES · il y a
Il n'a pas aimé, et alors !!!! Les nuits sont aussi sinon plus belles que les jours. Quant au maitre, je dirai qu'il n'a pas compris tout ce que le peintre voulait exprimer. Tant pis pour lui.
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Jo Kummer · il y a
Jo a déjà aimé, en plein minuit à une prochaine fois.
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Vrac · il y a
Récit lourd de silence, atelier des sentiments
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Tnomreg Germont · il y a
Des ténèbres émergent la Lumière....
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Tnomreg Germont · il y a
Désolé pour la faute : des ténèbres émerge la lumière

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