En conscience

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Pourquoi écrire, pourquoi partager mes écrits ? Est-ce par générosité, est-ce par vanité ? Je n'ai pas encore tranché.  [+]

Image de Printemps 2020

J’étais bien décidé à pratiquer mes exercices de méditation coûte que coûte et dans un lieu enchanteur, calme, loin des poussières de la ville. Je m’étais réservé une journée tout à moi, en milieu de semaine, après le week-end de Pentecôte. La veille, j’avais ramené les enfants à leur mère avec laquelle je vivais séparé depuis trois ans et pris la direction de Grenoble, passé une excellente soirée chez des amis de longue date, dormi du sommeil du juste et m’étais réveillé, au matin, dans les meilleures dispositions pour accomplir mon projet.
La météo était au beau temps, quelques nuages s’accrochaient aux crêtes et dans le soleil levant le massif de chartreuse baigné d’une teinte rose paraissait me proposer un providentiel paradis. Je suivais un camion épouvantablement lent depuis plus d’une demi-heure, mais conservais mon calme en écoutant la radio. Enfin, la gare de Montfort. J’achetai un billet pour accéder au funiculaire devant me transporter au cœur du village de Saint-Hilaire. Et stupeur, ce dernier était bondé de touristes, à croire que tout le monde prenait ses RTT la semaine de Pentecôte. Serré entre l’opulent sac à dos d’un jeune gaillard pour le moins parti pour randonner quinze jours et un empilement de louveteaux tapageurs, j’avais des difficultés à apprécier le spectacle grandiose qu’offrait ce voyage à la verticale le long de pentes abruptes. Vingt minutes d’inconfort plus tard, je me libérai de mes congénères, pressé de m’isoler et m’inonder de nature.
Je m’engageai vers le Pas de Rocheplane en direction de la Source du Sanglier, puis je bifurquai et rejoignis la forêt par une sente presque invisible montant raide. Après avoir traversé un pierrier, je pris un chemin qui m’amena au pied d’une falaise. Le soleil arrivait à son zénith. Je ressentais son énergie éternelle m’imprégner. Je m’assis face à la forêt, dos à la falaise. En contrebas, j’apercevais des sentiers serpentant entre les barres rocheuses. La vue était à couper le souffle. Je me sentais faire corps, moi, infiniment petit avec l’infiniment grand. Je compris que j’avais atteint ma destination. Quelques minutes seulement après m’être assis en tailleur, je sentis toute la force tellurique de la roche pénétrer en moi.
En réalité, je n’étais pas venu uniquement pour méditer un moment, mon projet allait au-delà de la seule méditation de pleine conscience, de l’observation de mes états sensoriels, de mes émotions, des flux et reflux de mes pensées. Je comptais m’imprégner des vigueurs sylvestres. Me concentrer sur le feu et le sang de la terre. Puiser dans les échos du passé, comme dans un puits d’or en fusion, force et ardeur, recueillir dans le creuset de mon âme une puissance spirituelle ancestrale. J’appelai à moi les aèdes des forêts, je tentai d’entendre des chants, des sons, des musiques dont résonnerait encore l’écho d’un lointain passé.
Ensuite, je me concentrai sur mon anima. Je tentai d’accéder à mon cerveau reptilien, celui de notre prime origine avec l’espoir qu’il eut conservé des traces d’une histoire vieille de 400 millions d’années. Je ne croyais pas vraiment à ces fantaisies, mais j’avais le sentiment de consolider ainsi un chemin vers quelque chose. Puis une couleur s’imposa à moi. Du rouge. Immédiatement, je me vis fourmi, humble parmi les Humbles dans la fourmilière, fourbissant labeur pour la communauté ; bien sûr, je n’étais pas dupe. J’avais bien saisi combien mon détachement n’était qu’aléatoire. La fourmilière représentait l’entreprise, je demeurais attaché, prisonnier de ma situation de travailleur et je devais passer à une aire supérieure. Le rouge demeura un fil conducteur. D’ailleurs, dans les herbes sèches bruissaient des corps se mouvant avec prestance. Mon esprit ne faisait plus réellement la différence entre la réalité et l’ouverture à un champ ancien, tridimensionnel. Étais-je cerné de vipères rouges ? Je m’apaisai. Grâce à mes connaissances acquises en état conscient, je savais que dans la région ne proliféraient que des aspics, plus craintives que nous-mêmes. Cependant, certaines possédaient une face inférieure de bout de queue un peu rouge. Puis j’eus l’image d’une grenouille, rousse. Et immédiatement, je me sentis proie du prédateur rampant. Cela ne dura guère. Le rouge et le noir imbibèrent bientôt les encres de mon esprit. Je pensais à un loup noir, puis au loup gris des Alpes, celui-là même qu’on avait décimé au 19ème siècle.
Qu’éprouvais-je ? Réellement. Déjà, je ressentais des fourmillements dans le fessier. La terre tremblait sous moi. Bouillonnait. Et dès lors, je me sentis admis. Élu. L’Élu, peut-être, en tous les cas quelqu’un à prendre en compte. Un prophète ! Mais tout cela était bien prosaïque.
Je tentai une immersion pleine. Je devais m’élever, élever ma conscience, prendre de la hauteur. Je me mis à sautiller de branche en branche dans une course amusée vers le sommet d’un épicéa brun aux écailles d’écorce épaisses. Preste, agile, aidé dans mon équilibre par une belle queue rousse en panache. Parvenu au faîte de l’arbre, je me propulsai vers un amas rocheux, me transformant instantanément en chamois. Je montais avec fureur la pente rocailleuse, ressentant un influx nerveux me parcourir tout le corps, une tension de plus en plus extrême.
Au sommet, j’exultai d’avoir dompté ma nature animale. Mais ce n’était pas fini, à présent, les airs m’appelaient. Des ailes me poussèrent, de larges ailes mouchetées que je déployai avant de me lancer dans le vide, face au Mont-Blanc entouré d’une couronne de vapeur cotonneuse.
Alors je poussai un cri. Un tel cri qu’on dut l’entendre jusqu’au fond de la vallée. Je me relevai précipitamment et retirai mes habits par la tête puis mon pantalon en dansant sur une jambe, enfin je me roulai dans l’herbe comme un loup désœuvré. Je me frottai ainsi de longues minutes pour me débarrasser des milliers d’insectes assiégeant mon corps. Puisque j’avais entrepris ma méditation sur un nid de fourmis rouges.

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