5
min

Emma for ever

Image de Thomas Clearlake

Thomas Clearlake

41 lectures

25

Comme une ombre, il glisse le long de la paroi, aussi silencieux que le murmure d’un ange porté par le vent. Le temps d’un inspir, et il a atteint le toit. Il se poste là, ses longs doigts enserrant une gouttière pour assurer son équilibre.
Le vent se lève encore.
La pluie vient fouetter son visage diaphane.
Il reste immobile et laisse l’eau ruisseler sur sa peau, comme des larmes qui ne lui appartiennent pas. En bas, la rue est déserte. La nuit a étendu son voile obscur jusque dans les plus infimes recoins de Brooklyn.
Elle ne va plus tarder maintenant.
Il attend, parfaitement immobile...
... Qu’apparaisse le seul amour qu’il ait véritablement connu.
— Emma, murmure-t-il entre ses canines.
Sa silhouette se dessine enfin sur les marches du club de Jazz où elle joue tous les soirs. Elle traverse la ville seule pour rentrer chez elle, une petite chambre qu’elle loue à un propriétaire malhonnête et crasseux. Une fois son visage de poupée enfoui dans une écharpe de laine, elle s’enfonce dans les rues sombres.
Ombre fluette noyée dans la nuit.
Il peut respirer maintenant. Il halète, même. Ses sens en alerte, il guette les parages. Il fend l’ombre de ses yeux de braise, mettant à nu les ténèbres. Il renifle avec avidité la pestilence des bas-fonds. Vivier de proies, promesses de sang. Sa mâchoire se contracte, ses canines s’entrechoquent, prêtes à s’enfoncer dans la chair pour percer des artères gorgées du précieux élixir de vie. Comme tous les soirs, depuis trois ans, il va veiller sur elle. Il la suivra jusqu’à ce qu’elle ait franchi le seuil de son immeuble.
New-York n’est pas une ville faite pour une âme si pure.

Nick. C’est comme ça qu’il s’appelle. Il avait dix-neuf ans quand c’est arrivé. Il marchait dans Central Park un soir, désœuvré, comme tous les jeunes maraudeurs de Brooklyn, en quête d’argent facile. Au détour d’un chemin éclairé par la lune, il avait aperçu une ombre, silencieuse et rapide comme le vent qui soufflait cette nuit-là. Par curiosité, il s’était mis à la suivre, qui glissait le long des allées comme une eau noire et soyeuse. Il avait bu quelques bières et trouvait ça amusant. Il lui parut que l’ombre furtive jouait avec lui. Chemin faisant, elle s’engouffra dans un passage souterrain. Lorsqu’il arriva à hauteur de l’arche obscure, il entendit subitement un bruit de pas. Une silhouette se découpa alors dans l’ombre du passage pour apparaître lentement sous les lueurs lunaires. Elle devait bien mesurer deux mètres, estima Nick. L’homme était vêtu à l’ancienne, d’un manteau gris sombre, pantalon de costume noir et chaussures vernies. Nick sourit en le voyant approcher. Il se désintéressa de l’ombre joueuse qui avait curieusement disparu. Peut-être pouvait-il se faire quelques billets en détroussant l’inconnu.
— Hey, m’sieur ! On dirait que vous vous êtes égaré ?
L’homme passa devant lui en silence et alla s’assoir sur un banc au bord de l’étang.
— Je me demande qui de nous deux est le plus égaré, jeune homme.
La voix gutturale s’était élevée dans la tête de Nick. Est-ce que le type avait parlé ? - un frisson glacé parcouru son dos - ou avait-il pensé cette phrase directement dans son mental ? Nick se rapprocha du banc et se campa devant l’homme assit, qui regardait sereinement les eaux de l’étang se mouvoir sous les rayons argentés.
— J’aime pas ta manière de causer, l’ancien, lui aboya-t-il.
En un éclair, il sortit son cran d’arrêt et cliqua dessus. La lame brilla sous les yeux impassibles de l’homme. Nick crut voir passer dans ses iris des reflets rougeâtres, comme des lueurs derrière deux rubis. Les lèvres desséchées de l’homme s’animèrent :
— Assieds toi à mes côtés sur le banc, jeune insolent, avant que je ne te vide de ton contenu et donne tes restes à manger aux poissons.
L’homme leva une main blanchâtre, aux doigts longs et noueux, pour inviter Nick à s’assoir. Ce dernier sentit brusquement dans ses entrailles la sensation d’une main glaciale qui lui enserrait les tripes. Il ne put que lui obéir et s’assit aussitôt.
— C’est une belle nuit, n’est-ce pas ? avança l’homme sur le ton d’une discussion entre gentlemen.
Nick le regarda, incrédule, ne sachant quoi répondre.
— On t’a coupé la langue, Nick Johnson ? lui demanda l’homme sans quitter l’étang des yeux.
— Comment connaissez-vous mon nom ?! s’emporta Nick.
L’homme tourna lentement son visage vers lui. Il était d’une pâleur extrême. Sa peau avait l’aspect d’un vieux parchemin usé par les millénaires. Ses yeux rouges perçants traversèrent ceux de Nick comme deux lames incandescentes.
— Je connais ton nom... répondit l’être d’une voix caverneuse, et bien d’autres choses encore à ton sujet.
Nick ne sut pas comment réagir. Ce type commençait à dépasser les limites.
— Arrête tes mystères, l’ancien, et dis-moi ce que tu cherches !
L’inconnu laissa passer quelques secondes. Ses pupilles qui rougeoyaient dans l’obscurité scrutaient Nick avec attention, s’animant de mouvements vifs au moindre geste du jeune homme.
— J’appartiens à une très ancienne société, finit-il par lui répondre, disons plutôt une confrérie... Lorsque l’un de ses membres s’éteint, ce qui n’est arrivé que très rarement au cours des millénaires, il est de coutume que nous nous mettions en quête de l’être dans lequel l’esprit du défunt reprendra corps.
Nick se dit qu’il n’avait pas du bien entendre. Il secoua la tête.
— Qu’est-ce que c’est que ce baratin ? T’es un revenant, ou un truc dans le genre ?
La lueur rouge dans les yeux de l’homme s’intensifia. Son faciès devint soudainement méconnaissable, déformé par un rictus funeste. Nick vit luire dans l’ombre des rangées de dents, telles des lames noires horriblement longues.
— Ishtar Oggur ! vociféra la créature en le dévisageant.
Nick sentit à nouveau la force glaciale traverser son corps.
— C’était son nom, ajouta l’homme.
Nick était paralysé. Qu’est-ce qui m’arrive, putain ?!
Des spasmes vinrent l’agiter de soubresauts violents.
L’être obscur sortit de son manteau un objet : une petite fiole faite d’un verre aux reflets bleu. Il la tendit à Nick.
— Bois, Ishtar... et reviens parmi nous ! clama l’homme d’un ton cérémonieux.
— Qu’est-ce qu'il y a là dedans ? parvint-il à articuler.
La créature le regarda encore plus intensément, puis lui répondit d’une voix sinistre :
— Le sang originel... le sang des frères. Bois, Ishtar ! ordonna le vieil homme.
La main de Nick, celle qui tenait la fiole, s’agita de tremblements. Il tenta de résister de toutes ses forces mais son autre main en ôta le bouchon, puis l’autre la porta à sa bouche. Il se vit alors boire avec stupeur quelques gorgées délicates du liquide froid et sirupeux qui coula dans sa gorge...
Ce qu’il advint ensuite, Nick n’en eut jamais le souvenir. Au matin, il se dit que tout cela n’avait été qu’un mauvais rêve. Malheureusement, les jours qui suivirent lui montrèrent que ce cauchemar avait bien été réel.

                                                                               *

Emma approche de son immeuble, mais au moment où elle introduit la clé dans la serrure... une main glaciale se pose sur son épaule. Elle se retourne dans un sursaut et pousse un cri d’effroi en voyant le visage atroce de la créature qui se tient face à elle.
— Emma... tu ne me reconnais pas ? lui murmure Nick les yeux pleins de larmes rouge sang.
Elle recule et manque de tomber, mais il la rattrape et la serre tout contre lui... enfin... cela fait si longtemps qu’il ne l’a pas approchée. Trois années qu’il a vécu dans la solitude la plus noire.
— C’est moi... c’est Nick.
Elle cherche un instant dans les yeux horribles qui la fixent le regard de son ancien amour.
—... Nick ? bredouille-t-elle d’une voix tremblante.
Il y a comme une odeur de sang dans l’haleine fétide de la créature. Elle ne peut s’empêcher de hurler.
Il regrette de toute son âme damnée ce qu’il va faire, mais il l’aime trop pour vivre sans elle. Il sort la fiole de sa poche et la lui tend.
— Bois Emma...
Sous l’emprise de son regard hypnotique, elle cesse de crier et prend la fiole pour en boire le contenu d’un trait. Elle se laisse alors emporter dans les ténèbres qui l’engloutissent, et s’évanouit dans ses bras.
— Maintenant, notre amour sera immortel... lui murmure-t-il en caressant son visage devenu aussi blanc que la neige qui s’est mise à tomber sur Brooklyn.
25

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Jenny Guillaume
Jenny Guillaume · il y a
Très belle histoire et j'aime beaucoup votre écriture, je me suis laissée embarquer, bravo !
·
Image de Christine Śmiejkowski
Christine Śmiejkowski · il y a
"notre amour sera immortel." : il fallait vraiment aimer pour en arriver là
·
Image de Thomas Clearlake
Thomas Clearlake · il y a
Ou pas assez...
·
Image de Ginette Vijaya
Ginette Vijaya · il y a
Des revenants .....
·
Image de Thomas Clearlake
Thomas Clearlake · il y a
Plutôt une confrérie de vampires
·

Vous aimerez aussi !

Du même auteur