Elles l'ont

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Elles l'ont. Elles l'ont ce geste si posé et si tendre d'éloigner la feuille au bout de leurs bras en plissant légèrement leurs yeux. Elles l’ont, ce sourire désarmant de se rendre inéluctablement compte que les années ont passé, que bientôt leur bras ne suffiront plus à prolonger leurs yeux ni à ajuster leurs lectures.

Elles savent. Elles savent que ce geste qu'elles attribuaient avant-hier à leur grand-mère, hier encore à leur mère, ce sont elles, à présent qui le font, bienveillantes et apaisées.

Elles pensent. Elles pensent que le temps qui a su glisser sur leurs tempes se faufile à présent dans leurs regards, se rappelle à elles dans leurs pupilles, se cache dans leurs mains qui les aident à tenir, tout au bout de leurs doigts, fins et lisses, un beau livre, un livre dont les lignes se précisent lorsqu’elles s’étirent lascives en feuilletant leurs vies.

Elles disent, elles disent qu’elles ne s’en sont pas aperçues, pas encore, qu’elles se sont faites surprendre, que c’est venu si vite. Elles disent, que c’est si près leur vie d’avant, que tout s’est accéléré, que les enfants ont grandi vite, que hier, encore, elles les regardaient s’agiter dans un parc, sans se presser.

Elles cherchent. Elles cherchent, un peu penchées, à attraper les anses de leur sac, qui depuis peu contient ce qui leur est devenu précieux. Elles cherchent, élégantes et amusées, l’étui en cuir qui les contient, qui les rassurent, qui les retient.

Elles savent, elles savent qu’elles les oublient encore parfois, qu’elles les ignorent aussi souvent, parfois même volontairement, qu’elles les malmènent en les perdant.

Elles trouvent, elles trouvent toujours à dire pourquoi elles préfèrent étirer leurs bras. Elles trouvent aussi qu’elles sont jolies ces lunettes, ces premières paires de leurs vies. Elles sont si chics, si élégantes, elles trouvent aussi qu’elles leur vont bien, qu’elles peuvent même les rendre troublantes. Elles trouvent un peu fières et charmeuses, qu’elles leur donnent cet air mature et si sexy qui va de soi quand on vieillit.

Elles se rappellent. Elles se rappellent ces soirs de fin d’automne, où le brouillard épais envahissait leur ville. Elles se rappellent leurs premières rencontres de parents, de leurs questions un peu naïves de celles qui ne savent pas encore.
Elles se rappellent de leurs chahuts, de celles qui ont roulé leurs bosses au fond des classes à chaque rentrée, de leurs éclats de rires volés lorsque certains parents parlaient des clés de cadenas qui s’envolaient...

Elles repensent. Elles repensent à la lumière intense des classes, à ces ambiances de rentrée, à ces couloirs immenses où, perdues, elles cherchaient à se retrouver comme chaque année.

Elles ont. Elles ont la tête un peu penchée en repensant à ces années, à ce lieu dans lequel elles se sont tant croisées, à leurs rencontres, à leurs retours, quand tour à tour elles conduisaient, à leurs discussions brèves et vraies.

Elles gardent. Elles gardent le souvenir de ce bel édifice que leurs enfants quitteront définitivement en fin d’année, et dans lequel elles ne se croiseront plus. Jamais.


Elles cherchent. Elles cherchent soudain dans un même geste, une même pensée, un même moment, tout au fond de leur sac.

Elles prennent. Elles prennent délicatement l’étui, elles prennent un tissu adapté et
caressent doucement leurs verres de ce rectangle tout en velours, tout en douceur, tout en contour.

Elles regardent. Elles regardent tout autour d’elles puis se regardent tour à tour, si amusées de ce moment. Elles ajustent au même instant leurs montures d’un geste qui leur est devenu si sûr. A présent.

Elles relâchent. Elles relâchent leurs longs cheveux sur leurs nuques, elles remontent leurs verres sur leurs yeux. Légèrement.

Elles sourient. Elles se sourient d’un même regard, attendries et si fières aussi, d’être quelques années plus tard, toujours en vie, et si jolies.

Elles savent. Elles savent qu’elles ne se reverront peut-être plus, que le temps les a rattrapées, que le temps, c’est sûr, a gagné. Elles savent pourtant qu’elles ont agi, qu'il ne leur a pas échappé.

Elles pensent, elles pensent soudain, qu’elles ont envie de continuer à se voir, à se parler, à plaisanter, à bavarder. Elles pensent que ça va leur manquer, de ne plus pouvoir se croiser.

Elles se parlent. Elles se parlent alors d’une seule voix, elles se parlent alors d’une même voix, elles racontent une même cohérence, elles racontent une même évidence. Elles racontent leurs beaux moments, elles ne s’arrêtent pas, elles parlent. De leurs familles et de leurs vies. D’elles aussi.

Elles l’ont. Elles l’ont cette volonté tenace qui s’est mêlée à leur hasard, qui s’est glissée dans leurs belles âmes, dans leurs mêmes gestes, leurs mêmes regards, dans leurs mêmes mots, leurs mêmes empreintes, elles l'ont toutes deux au fond d’elles-mêmes, improvisée mais si prégnante, d’un même mouvement, cette confiance presque ingénue, si évidente.

Elles rangent, elles rangent leur étui, tour à tour.

Elles rient, elles rient de ces éclats de voix qui ont construit leur connivence, qui vont bâtir leur amitié, presque tardive, inespérée.

Elles rient comme quand elles étaient enfants.
Elles rient comme dans les temps d’avant, ceux où elles auraient pu se connaître, ceux où elles auraient, espiègles, complices à jamais pour la vie, caché à leurs parents, à leurs fiancés, à leurs amants, que l’une ou l’autre était rentrée bien plus tard au bout de la nuit, que l’une où l’autre avait aimé un autre que celui qu’il fallait.

Elles rient de ce même geste du bout des bras, de ce même plissement du regard.

Elles rient de toute la douceur de leurs yeux.

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