Elle dort...

il y a
3 min
191
lectures
39

Petits textes sans prétention, chroniques d'instants de vie, pour ne pas les oublie  [+]

Elle danse sur des parquets immenses aussi luisants qu'un lac. Confuse dans les vents qui s'amusent à sa robe qui claque. »


Le chanteur à accent me sort de cette nuit peu réparatrice. 5H30, il pleut, il vente, il tempête, le ciel a la couleur de ma peine.

Mireille ne dansait plus depuis ses dix huit ans, le vent ne claquait plus ses robes.
La nature s'était déjà bien amusée durant sa conception, l'affublant d'un funeste héritage, qui les conduisait inéluctablement, sa sœur et elle, vers cette fin qu'elles attendaient. Pas celle qu'on fait semblant d'ignorer, gaspillant les heures, les jours, les années ; pour tromper le sort et se croire éternels. Non Mireille et Brigitte étaient dans un terrible réel, posé comme on pose un diagnostic : Ataxie de Friedreich . Les années à venir ne porteraient aucun projet ; ni rêves ni espoirs, juste l'attente.

De ses dix huit ans, elle garde le lointain souvenir des années lycée, d'un bac comptabilité, et puis les débuts des symptômes.
-C’était quoi les premières manifestations ?
-Comme quand tu es bourrée, tu tangues, tu tombes.
-Je ne bois pas, je ne peux pas savoir.
-T'es con tu devrais.
Et on était partie d'un rire franc, mais aux notes tristes. Après cela, on avait eu cet accord tacite : Rire, ne plus parler de la maladie, ne jamais regarder la baie vitrée. Certes elle donnait sur les belles collines Niçoises et on pouvait voir la mer au loin... Mais le cimetière de l'Est enlaidissait ce beau panorama.


« Légère par dessus les barrières » qu'il chante...
Mireille dansait et ondulait au dessus de son lit, quand on s'amusait avec son lève-malade. 
-Déconne pas ou je vais avoir le mal de mer.
-Non, toi, déconne pas sinon je serais obligée de changer les draps si tu vomis !
« C'est l'histoire d'à peine une seconde, enfin elle peut faire comme tous le monde »

Entre rires et blagues, je gardais un œil sur sa respiration, l'Oxymètre de pouls à portée de main.
Sa paralysie galopante, elle, gagnait du terrain et à 54 ans, sa sphère ORL perdait peu à peu la bataille. Ça lui donnait une voix rocailleuse, essoufflée, un phrasé lent qui dénotait avec la douceur de son regard azur et rieur ; sa peau laiteuse virait couleur lie de vin à chaque quinte de toux ou effort. Ses cheveux blonds, abîmés par les teintures étaient courts et rêches comme ceux d'une poupée sur qui on joue à l'apprentie coiffeuse sans talent. Ses épis indomptables, drus, lui conféraient un air d’épouvantail qui monte la garde dans son lit médicalisé.

Ah son lit ! Je lui faisais « cala mounta, mounta cala .», comme on dit par ici ; monter descendre !
- Arrête, j'ai toujours détesté les ascenseurs !
-T’inquiète tu ne risques pas d’être coincée, c'est moi qui ai la manette du lit ah ah ah !

" Ondulant comme une flamme ballerine elle balance sans effort"
Ma ballerine, ne portait ni pointes ni Tutus, mais balançait ses bras dans des mouvements incontrôlés et désordonnés que je m'amusais à esquiver.
-Raté !, qu'elle me disait.
-Vise mieux ma jolie ! Parfois je la laissais m'atteindre.
-Bienfait, ça, c'est pour toutes les conneries que tu racontes.

Et des conneries j'en sortais à la pelle. Dans ces moments je m'aimais, je lui faisais le show, et tant-pis si elle étouffait.
Implicitement, on ne parlait que des Feux de l'amour, des Anges à Cancun ou d'autres cagades ; des chiens qui se font la belle et que la mama va chercher dans la colline, de sa sœur Véro, qui habitait là-bas avec sa famille, le clan devait rester sous le même toit. On ne parlait jamais de la défunte Brigitte partie un an plus tôt.

Les pieds de Mireille étaient aussi petits qu'elle était grande, tout doux, aucune rugosité et des orteils qui me faisaient penser à de petits bonbons rose pale gélifiés. Ses «  ballerines » orthopédiques au prix exorbitant les enlaidissaient.
-En plus elles coûtent cher, presque mille euros la paire.
-La vache ! Mille euros ? C'est même pas des Louboutin !

Ça la faisait rire, et on se mettait à déblatérer sur la sécu, le prix du fauteuil, des alaises, des couches «  d'ailleurs ils pourraient en faire des moins moches, avec des motifs, des têtes de morts pour les Métalleuses, des petites fleurs pour les autres... non tu crois pas ? » . On s'en prenait à un tas de choses.
-Ça va le ventre ! Tu as dû te gaver hier ? 
-J'ai un bon coup de fourchette, faut pas se laisser aller !
-Oui mais grossis pas trop, je pourrais plus te tourner dans le lit sans me casser le dos !


Le coup de fourchette bien sûr lui était donné par cette petite bonne femme vieillie par le chagrin et les années de labeur. Toujours affairée dans cette grande maison, nettoyant, étendant le linge, sans oublier le travail à l’extérieur, le jardin, les poules, les légumes. Elle était fière de sa propriété, gagnée au prix de tant de privations, et qui se vidait pourtant.
Mais le plus souvent, en digne Piémontaise, elle avait les mains dans la farine et la sauce tomate embaumait la maison.
Le café m'attendait à chaque fois, et toujours accompagné de bugnes, crêpes et autres douceurs.
-Hum qu'est ce que vous préparez de bon, encore ?
-Pasta ! Répondait Mireille. Qu'est ce que tu crois, ça change pas.
Elle en avait mare des pasta. Et aussi de beaucoup de choses.

La mama, elle m’appréciait. Je repartais toujours avec un petit quelque chose «  pour manger sur la route ! »son Limoncello au citrons du jardin, faisait le bonheur des amis. Mais surtout elle m'avait timidement demandé si je pouvais passer quinze jours en juillet pour les garder Mireille et elle. Véro devait partir en vacances avec mari et enfants ; la vieille dame craignait de se retrouver seule et voulait quelqu'un de confiance. J'avais été touchée par cette demande et accepté.


Mon remplacement se terminait en Mars. Je n'avais plus eu de nouvelles concernant cette demande, je ne l'avais pas relancé non plus.


L’été, l'automne, puis cette belle période festive où l'on échange ses Vœux.


Mireille s’etait endormie début juillet.


« Elle dort » , Francis Cabrel.
39
39

Un petit mot pour l'auteur ? 44 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Firmin Kouadio
Firmin Kouadio · il y a
Je vous lis avec délectation, El Bathoul! Vous nous emportez dans votre narration, en jonglant avec les syllabes des mots. Je suis heureux de vous dire même qu'on dirait que je tombe amoureux de votre plume enivrante. Vos jolies phrases m'ont vraiment séduit, ce sera donc un plaisir pour moi de revenir vous relire. Et peut-être aimeriez-vous m'offrir une opportunité de lecture sous mon texte en lice ! Cela me ferait vraiment plaisir.
Image de De margotin
De margotin · il y a
Très émue. Ma ville de naissance est sur la liste des finalistes si vous voudriez le soutenir à nouveau. https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ma-ville-de-naissance
Image de Mohamed Laïd Athmani
Mohamed Laïd Athmani · il y a
C'est très émouvant comme texte.
J'aime faute de plus!

Image de Flore A.
Flore A. · il y a
Ave beaucoup de retard, je viens de lire ton texte...superbe, l'émotion est là et on entend Cabrel...une belle chanson qui va si bien en fond sonore, très doucement, pour ton texte. Des mots choisis....c'est beau. Merci.
Image de Champolion
Champolion · il y a
Vous avez l'art de nous raconter des choses infiniment tristes sans nous engluer dans la guimauve si fréquente dans ce type d'histoires.
L'émotion y est cependant bien présente
Mes voix
Champolion

Image de M BLOT
M BLOT · il y a
Avec beaucoup d'émotion que je lis ce texte. Merci el bathoul
Image de El bathoul
El bathoul · il y a
Merci d'être passé :)
Image de Joëlle Brethes
Joëlle Brethes · il y a
Désolée : je viens juste de découvrir ce texte… Il m'a beaucoup émue !
Image de Atoutva
Atoutva · il y a
Au hasard des lectures, bien tard après le prix. Mais je ne regrette pas le passage. Très émouvant. peut-être à cause de la chanson. Pas facile de côtoyer la maladie.
Image de Nualmel
Nualmel · il y a
Tu l'avais déjà évoquée dans un autre texte, Mireille non ?
Tu as vraiment un truc pour raconter. On te lit avec le sourire. Les larmes sont bien planquées mais la mélancolie affleure.

Image de El bathoul
El bathoul · il y a
Oui je l'avais lus en libre l'année dernière, mon texte "Allo" pour octobre rose était en retard merci pour ta lecture :)
Image de LES HISTOIRES DE RAC
LES HISTOIRES DE RAC · il y a
Un texte poignant !