ego-ville

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croquer des instants de vie, ouvrir les yeux, les oreilles, se laisser envahir par l'émotion, et avoir le besoin impérieux de partager, de se sentir vivre...c'est cela pour moi, ecrire  [+]

J’arrivais de nulle part, avec seulement quelques bagages et quelques sous en poche. J’avais entendu parler de cette ville à une époque où je voyageais beaucoup. Ma curiosité avait été attisée et je m’étais promis qu’un jour je m’y rendrai. Le jour était venu. Je voulais me faire une opinion, et qui sait peut-être avais-je dans un coin de ma tête l’idée de m’y installer.
J’arrivais à pied. Le chemin qui y menait était caillouteux, bordé de cactus. Au fur et à mesure que j’avançais le sol devenait plus doux, mes pieds s’enfonçaient dans du sable moelleux, ce qui me donnait la sensation de marcher sur un tapis luxueux. Puis, sans tarder, je pus apercevoir au loin, les premières maisons, sans peine tant elles étaient hautes, imposantes.
J’entrais dans la ville par un porche doré à demi-entrouvert. Les rues étaient étroites et assombries par ces maisons aux hauteurs indéfinissables. Aucune voiture ne circulait, je croisais de temps à autre quelques passants indifférents à ma présence et qui fuyaient mon regard en se cachant derrière des lunettes noires.
Peu attiré par ses habitants, je m’intéressais donc à ses maisons qui avaient toutes une porte dorée, chacune était travaillée, sculptée. Je ne remarquais aucune poignée, aucune serrure, les portes semblaient être blindées pour ne jamais être ouverte. Une étrange question traversa mon esprit : » ces maisons sont-elles habitées ? » Etrange également, ce monsieur qui s’avança vers moi pour répondre à cette question que je ne lui avais pas posée » Oui, me dit-il, elles sont habitées, chaque maison a son habitant. Je lui demandais étonné « Un seul ? Personne ne vit en couple, en famille ? » Il ne me répondit pas et s’éloigna me laissant sans réponse. J’en déduis alors que les questions ne sont pas à poser, mais que dans cette ville il fallait se poser les questions pour avoir les réponses. On ne pouvait compter que sur soi.
Je m’interrogeais également en observant ces constructions si hautes, qu’on ne pouvait en voir le bout pour certaines. Chacune des maisons étaient construites de pierres d’origine différentes, de taille, de couleurs variées, comme si elles avaient été assemblées une à une, peu à peu, au fil du temps. Je me suis posée la question, et comme précédemment j’ai eu ma réponse : les habitants de cette ville élevaient leur maison, au fil des années, presque jour après jour, avec l’ambition non cachée qu’elle soit plus haute que celle du voisin. Tous les habitants étaient donc préoccupés par ce souci quotidien : « Ma maison est-elle la plus haute ? » Et cela leur prenait toute leur énergie, tout leur temps.
Cela faisait plusieurs heures que j’errais dans ses rues toutes plus sombres les unes que les autres, au milieu de ces maisons toutes plus hautes, si hautes, trop hautes, je commençais à sentir la fatigue, la faim aussi. Je n’avais encore vu aucun hôtel, aucun restaurant, aucun magasin. Je me demandais comment pouvaient vivre les habitants ? Bien sûr la réponse me vint et me surprit : des magasins, il n’y en avait pas. Tout le monde était branché sur son ordinateur personnel, faisait ses commandes et d’une ville lointaine, avec son chauffeur particulier et sa voiture particulière, chacun était livré chez lui. Il arrivait même que certains jours des embouteillages de voitures de livraison étaient signalés. C’était alors une vraie catastrophe, tout le monde se plaignait, s’impatientait chez lui, tout seul. Jamais, au grand jamais personne n’avait osé émettre l’idée qu’un transport collectif serait utile. Quant au restaurant, l’hôtel... pour qui, pour quoi ? Il y avait bien assez de monde dans cette ville sans y ajouter des gens venus d’ailleurs. Chacun chez soi.
L’air devenait de plus en plus étouffant, je marchais sans but, l’angoisse commençait à monter en moi, quand j’aperçus au détour d’une rue, un peu en retrait, dans un étroit passage une maison basse, toute illuminée, aux multiples fenêtres laissant entrer les regards des passants. Intrigué, je m’approchais. J’aperçu une jeune femme servant la soupe à ses enfants, le père coupait le pain. Une image, qui me semblait d’un autre temps, d’une autre époque. Attendri, rassuré, je frappais à la porte. La jeune femme m’ouvrit la louche encore à la main « Entrez ! me dit-elle. Vous devez avoir faim, n’est-ce pas ? » J’entrais sans répondre, et pourtant j’avais envie de lui dire : oui, j’ai faim, faim de soupe, faim d’êtres communicatifs, faim de simplicité, faim de mains tendues ! Je n’osais lui poser la question qui me taraudait « Mais que faites-vous là ? Pourquoi restez-vous ici, dans cette ville inhumaine ? Il faut fuir, vous ne voyez pas que le danger est autour de votre famille ?
J’avais oublié que dans cette ville, les réponses arrivaient dès que l’on se les posait.
Gentiment, en m’invitant à m’assoir, elle me dit en souriant :
«Et si vous restiez avec nous quelques temps, il y a tant de travail, tant d’idées à rassembler, nous avons besoin de chacun pour construire une ville, ouverte, humaine, nous avons besoin de vous. »
Est-ce la chaleur de cette famille, le vin qui accompagnait le repas, mais je peux vous le dire maintenant, c’est ce soir-là que j’ai ressenti une folle espérance monter en moi, une espérance plus haute que la maison la plus haute des maisons d’Ego-ville !
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Framboise59 · il y a
Humanisme peut-être, mais surtout pour ma part, inquiétude face au « chacun pour soi » ambiant...Mais quand même je veux rester positive, en cherchant bien et en regardant bien autour de soi, il y a quand même de belles personnes!
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michel jarrié · il y a
Le plein d'humanisme !