Ecotone

il y a
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Auteure, scénariste  [+]

Image de 2017

Thème

Image de Très très court
L’eau court entre mes mollets. En bas, dans la marmite à l’eau turquoise, le groupe m’encourage.
- Vous avez besoin d’aide ? demande le guide.
Je refuse de la tête, m’assois dans l’eau, les jambes tombantes sur le rocher lisse.
- Il suffit de se laisser glisser !
J’observe le trou dans lequel je vais atterrir, creusé par le mouvement incessant de l’eau depuis des millions d’années. Mouvement démarré avant que nous soyons tous nés, et qui se poursuivra bien après nous, marquant inlassablement la roche. Je repense à ce documentaire, doublé d’une voix off catastrophée, sur les conséquences de la disparition des hommes, les centrales arrêtant de fonctionner et entraînant des explosions équivalentes à Fukushima, les satellites chutant du ciel tels des étoiles filantes, les villes recouvertes de sable ou redevenant forêts. Et en point d’orgue un message « La planète n’a pas besoin de nous ». Je serre la corde, me laisse emporter, comme sur ces toboggans d’enfants. Je disparais un instant sous l’eau. Le groupe se retourne déjà, en direction du passage entre les blocs, parsemés de mousses vertes presque fluorescentes, et formant un long couloir escarpé. Je me relève pour attacher le mousqueton à la corde qui longe le mur. Nous sommes tous reliés à cette corde orange. C’est la condition pour profiter de la beauté du canyon de Versoud. Je fais attention où je mets les pieds en m’équilibrant de la main sur le mur. Parfois des percées laissent des bras de la rivière s’étirer et s’évader dans des perspectives qui m’échappent. Je m’arrête, reprends ma respiration et retire mes gants, serre les doigts sur la pierre, épaisse, granuleuse. L’organisme humain et minéral ne sont pas si différents, ils changent, vieillissent sous les assauts. Je défais mon casque, le dépose sur un rocher, rapproche mon visage de la paroi, et mon corps dans la combinaison néoprène. Est-ce que la pierre a une odeur ? Est-ce qu’elle a un goût ? Je respire, lèche. Solide et humide. Soudain j’ai envie de sentir la matière contre mon corps, contre ma peau. On n’a jamais le temps de rien, on ne perçoit pas en ville, elle éparpille nos sens, la nature les concentre. Le caillou lui, saisit les battements de la terre, ressent la mousse qui pousse, les arbres qui grandissent, l’eau qui le creuse. Je regarde les autres qui deviennent des points au loin, je voudrais rester immobile, observer ce temps qui s’écoule, plus lentement que ce que l’on voudrait nous faire croire où dont on se convainc soi-même.
- Je reste là.
JE RESTE LA !
Ils se retournent, je les vois hésiter. Ils ont déjà parcouru du chemin. Ils ne veulent pas revenir sur leurs pas, cela n’a plus d’intérêt, c’est du déjà-vu. Le guide revient seul.
- Y a un problème, vous vous êtes fait mal ?
- Je reste là.
- Euh, on peut faire une petite pause oui, mais faut pas trop traîner, on a encore beaucoup de choses à voir et il y a une autre équipe derrière, on risquerait de se gêner.
- Je reste là.
- Oui... J’ai compris.
- Je reste là toute seule.
Il fronce les sourcils.
- C’est pas possible ça, j’ai la responsabilité du groupe.
- Je reste là.
- C’est pas raisonnable, qu’est-ce que tu... vous allez faire ici ? Allez, on repart. On est presque à la moitié là.
Il fait semblant de repartir. Je le regarde, je ne réponds rien. Il est agacé.
- C’est n’importe quoi.
Il réfléchit en posant ses mains sur ses hanches. Je ne bouge pas. Sur un élan, il sort de sa pochette hermétique son téléphone portable.
- Bon, vous pouvez dire à l’écran que vous me dédouanez en cas d’incident ?
Il appuie sur le bouton en regardant l’écran. Je fixe l’objectif.
- Je vous dédouane de tout incident qui pourrait m’arriver.
Il range son portable en baissant la tête.
- Bon. Au revoir alors. Vous n’aurez qu’à attendre le groupe suivant, d’accord ?
Je reste là jusqu’à les voir tous quitter ma vue, soulagée et puis rejoins un bras de rivière en me faufilant dans une fissure qui finit par s’élargir et laisser place à la végétation. Je retire le baudrier, mes chaussures, la combinaison, les dépose sur la berge et m’allonge nue dans l’eau qui forme mes contours et remplit mes oreilles de battements, il me semble que je viens de poser l’oreille sur le cœur de la terre comme après l’amour. Le ciel est coupé d’une traînée blanche floconneuse. Le monde tourne sans moi et ça me rassure, je peux faire une pause, personne ne m’attend. Je palpe le fond, le caresse, attrape un caillou épais et lisse, l’appuie contre mon oreille, pour le laisser me raconter l’histoire de l’humanité. Mon visage se recouvre d’eau, j’ai la chair de poule, je deviens un élément de la rivière, elle va me dissoudre, comme elle le fait avec tout ce qu’elle touche. En attendant, je ferme les yeux, j’en capte les modulations, les nuances, le courant en action. Je me laisse bercer par ces mouvements, vivante.
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Adlyne Bonhomme · il y a
J'ai adoré vos belles images bravo pour ce beau texte.

Une invitation à soutenir mon poème ''je tresse l'odeur'' en finale merci.

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Amélie · il y a
C'est très gentil merci !
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Kiki · il y a
un joli texte Amélie avec de belles images. Ma voix
Je vous invite à aller lire le poème en finale sur les cuves de Sassenage. Si vous venez je vous guiderai dans les entrailles de cette terre sacrée et de cette cavité magique et enchanteresse. Merci d'avance

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Amélie · il y a
Merci pour le message c'est très gentil ! J'irai lire le votre avec plaisir.