Eclipse scolaire

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Peut-être est-il utile que je présente mes petites espiègleries. Ces poèmes annoncés comme "jeux entre nous" cachent en général un secret. "Au clair de lune une sirène" évoque, certes le  [+]

Image de Automne 2018
A partir d’aujourd’hui, je n’irai plus à l’école. Mes copains me manqueront bien un peu mais d’après mes calculs, entre la pause cantine et les récréations, je ne les voyais pas assez pour que ma vie sociale en soit profondément affectée.
En revanche, je vais gagner en qualité de vie.
C’est un mot emprunté aux adultes. Ils devraient pouvoir le comprendre.

Comprenez-moi bien : j’ai l’impression de placer des noms sur des cartes depuis que je suis né. On sait que je sais puisque je n’obtiens que des A mais on me fait recommencer, inlassablement. Ou plutôt, non : lassablement. Mais bizarrement, ça n’existe pas. J’ai l’impression, aussi, de faire toujours les mêmes calculs et les mêmes conjugaisons... Et j’applique les consignes gentiment, quoi que j’en pense, pour qu’on dise que je suis gentil. Quand j’ai fini, je croise les bras et je me tais pour laisser travailler ceux qui ont besoin d’aide et de silence.
Si je ne me fais pas remarquer, ça va plus vite.
Même les projets qui font bondir la voix de la maîtresse très haut dans les aigus ne m’amusent qu‘au début. D’abord, elle les présente comme des friandises et puis on s’y enlise comme dans ce vieux caramel oublié au fond du sac de piscine. Nous avons recyclé les piles, les ampoules, les bouchons de bouteilles en plastique... Et c’était ça le plus drôle parce que pendant la collecte les bouteilles elles-mêmes, impossibles à compresser, prenaient finalement trop de place dans la poubelle jaune qui ne fermait plus. Avec le vent, on a retrouvé des déchets jusqu’au bas de la rue et comme il fallait sauver la planète coûte que coûte, j’ai dû choisir entre les sourcils froncés de la maîtresse et la bouche crispée de maman.
Parfois, les gestes que nous faisons sont un peu incohérents.

Maman, justement, me regarde avec étonnement. Non, je ne suis pas habillé. Non, je n’irai pas à l’école en pyjama. En fait, je n’irai pas à l’école du tout. Non, je ne suis pas harcelé, quelle idée... Malheureux ? Non. Je n’ai pas non plus de problème avec la maîtresse. Je vais jouer sur mon tapis, lire et dessiner. Si elle y tient, je placerai des noms sur une carte aussi... Je pourrai faire de la conjugaison et du calcul.
En fait, je vais juste rester à la maison pour gagner en qualité de vie.
Elle reste bouche bée.
Rien de compliqué ou d’illogique dans mon raisonnement... Que se passe-t-il ?
Je crois qu’elle ne comprend pas.
Je m’habille pour lui faire plaisir ; on reparlera de tout cela ce soir.
Si le matin se passe comme tous les matins, en début d’après-midi, une dame vient me chercher :
« C’est la psychologue, c’est la psychologue, murmurent mes camarades de classe. »
Sans doute un coup de maman. Je me présente, je dessine, je raconte mon dessin. Ça me change du train-train quotidien. La sonnerie me surprend au milieu de ma narration, c’est dommage. Je finirai demain.

Me voilà à nouveau avec madame la psychologue. Je fais des jeux, je réponds à des questions et ces activités nouvelles qui s’enchaînent sans temps-mort m’amusent réellement. Malheureusement, les tests ne durent pas indéfiniment et je dois promettre, pour lui faire plaisir, que je retournerai en classe jusqu’à ce qu’une décision soit prise. Je ne vois absolument pas pourquoi on a besoin de l’avis d’une dame qu’on n’a jamais vue pour me laisser disposer librement de mon temps mais bon...
Je retournerai en classe jusqu’au jour du grand rendez-vous.

Je n’attends que quelques jours.

Madame la psychologue est là, avec mon dessin tout annoté et le dossier bleu qui contient mes exercices. Ça me rappelle ce jour, limpide dans ma mémoire, où j’ai dû dessiner un bonhomme. « Je crois qu’il manque quelque chose, avait dit le médecin ». J’avais pourtant bien pris le temps de compter chaque doigt de chaque main... Et je me souviendrai longtemps des yeux paniqués de maman lorsque je l’ai regardée avec mon air satisfait et les yeux pétillants avant de dire, tout modeste et presque balbutiant : « les oreilles... ? » Je suis sûr que maman aussi pense à ce moment. Elle a l’air faussement calme des jours de ménage.
Madame la psychologue commence par nous dire qu’elle a rarement vu des résultats pareils, surtout en logique ; qu’il est normal que je m’ennuie et que nous avons bien fait de la solliciter... J’ai grand espoir.

Elle me propose immédiatement de passer au CM2.
Douche aux glaçons.
On est en octobre, maman a pesté pendant tous le mois de septembre sur les frais occasionnés par la rentrée et je dois déjà changer tous mes livres ? Je refuse. Avec l’argent que je ferai économiser à mes parents, j’aurai une belle boite de Légos.
Éclats de rires ; c’est validé ; je passe en CM2.

Je croise les bras. Je viens de finir mes exercices et je me tais pour laisser travailler ceux qui ont besoin d’aide et de silence. Il paraît que j’ai de la logique... J’ai beau tourner la situation dans tous les sens, je ne comprends pas ce que je fais là quand il y a tant à faire ailleurs : j’écris des noms sur une nouvelle carte, je fais de nouveaux calculs et de nouveaux exercices de conjugaison dans une nouvelle salle avec une nouvelle maîtresse. Mes nouveaux camarades recyclent les piles et batteries.
Quand j’ai terminé, on me propose parfois de les aider. J’aime me rendre utile mais personne ne semble se rendre compte que ça, c’est vraiment très compliqué. Imaginez que je dois mettre des mots sur des choses que je fais sans y penser véritablement, comme si on me demandait d’expliquer comment je fais battre mon cœur ou comment je respire. Je décompose tellement mes gestes intuitifs que parfois, j’ai l’impression qu’ils sont finalement très compliqués et que je ne saurai plus les faire naturellement.
Et je ne cesse de tenter de comprendre pourquoi les adultes ont appelé cela une solution.

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