Echange

il y a
2 min
293
lectures
32
Qualifié

Je suis une écrivante. Les mots squattent mon intérieur depuis toujours. Certains y restent, d'autres voyagent sur une feuille blanche ou un ordinateur. J’ai beaucoup écrit sans jamais partage  [+]

Image de Automne 2015
— Putain de feu ! aboie Fred dans sa tête.

Il sait ce que chaque minute de trop tombée sur le paillasson de son ex va lui coûter. Endormi sur la banquette arrière, la joue décalquée sur la vitre embuée, Milo, leur fils. Son fils. Il est 18h, au milieu de l'hiver. Les nuits s'invitent tôt. La fatigue aussi. En bruit de fond, une voix dans la radio prévient qu'ils sont en retard ; juste un peu pour lui, déjà trop pour elle. Une fois encore, conduire jusqu'au bout de ce cul-de-sac habité par des maisons jumelles et échafauder un rempart pour parer à l'indétrônable préliminaire : « T'as décidément pas changé, incapable de... ». A force de l'avoir entendu, il maîtrise parfaitement le texte et pourrait le recracher à la virgule près, la bave aux lèvres en moins.

Le « Bienvenue chez la famille Bonheur » est à sa place. Fred se fait un plaisir d'essuyer ses pieds dessus avant d'écraser le bouton annonçant son arrivée. Milo dort dans la voiture, bien enfoncé dans ses rêves. Vitres et portières fermées, il ne sera pas dérangé par l'orage sur le point de vociférer.

Des talons couteaux viennent ouvrir la porte ; des lames de 10 cm. Ils sont tranchants et très énervés. Un autre accueil l'aurait presque déçu. On prend des habitudes, même des mauvaises... Surtout des mauvaises. Pas de bonsoir. Budget restreint. Economie des mots ; très bonne idée quand ils sonnent faux. A peine le temps d'ouvrir la bouche que celle de son ex se transforme en poubelle débordante d'ordures en tout genre. Toujours pas de tri sélectif. A croire qu'elle ne l'a pas vidée depuis son dernier passage. Très vite, le même constat : la haine, ça pollue et ça pue.

Les écoutilles se ferment. Son baissé, niveau bruit de fond inaudible. Respiration format apnéiste des bas-fonds. Une mise au point est nécessaire pour ne pas lui renvoyer ses immondices au visage.

18h15 – Fred, entracte improvisé avec lui-même :

— Comment ai-je pu un jour lui dire « je t'aime » ? Comment ai-je pu lui dire le jour d'après ? Et le suivant ? Et les suivants ? Pendant dix ans. Comment et pourquoi ?

Question abyssale...

Fred amorce un virage à 180°, en direction de son break, celui qu'ils avaient acheté quand ils voulaient faire plein d'enfants... Puis, il observe Milo : la réponse est assoupie.

Son regard retrouve la porte d'entrée, bouchée par la colère. Il la laisse se déverser par terre. Une respiration, un interstice. Il en profite pour lui reprendre la parole.

— Quand tu auras fini, je pourrai aller chercher notre fils. Il est tard. Il sera mieux dans son lit.

Pour toute réponse une inspiration profonde, suivie un peu plus loin de son contraire.

Fred ouvre délicatement la portière, prend Milo dans ses bras sans le réveiller, propose de le monter jusque dans sa chambre. Le sommeil le rend lourd. Il sait que le petit escalier qui tourne sur lui-même est une épreuve quand les mains sont occupées à faire autre chose que de tenir la main courante.

Toujours silencieuse, elle consent d'un frugal hochement de tête.

Leur rêve à tous les deux couché, il redescend sans faire de bruit, passe le seuil de la porte, la frôle sans s'excuser, enjambe la phrase qui invite à rentrer et retourne dans sa voiture.

Une voix toque à son dos.

— Vendredi 8, autour de 18h00.

— Oui, autour.


Sur le chemin du retour, se sentir moins vide. France info, une voix d'hôtesse de l'air qui aurait raté son avion. Du temps donc, jusqu'au prochain embarquement. Elle parle d'une certaine Ono no Komachi, poétesse du levant, de son poème Aki no yomo, rebaptisé « Les nuits d'automne » par un traducteur dont le nom s'est perdu au hasard d'un grésillement et de ce temps qui n'imprime pas toujours le même rythme. Relativité, quand tu nous tiens...

Quelques minutes plus tard, il est enfin offert à l'oreille des auditeurs. On a aussi retrouvé l'interprète, Monsieur Renondeau.

秋の夜も
名のみなりけり
逢ふといへば
ことぞともなく
明けぬるものを

« Les nuits d'automne
Ont la réputation d'être longues.
Mais quand on les passe avec une personne aimée,
Avant qu'on s'en doute,
L'aurore est déjà là. »

Coïncidence singulière. Un clin d'œil fait à la terre.

L'habitude conduit, traverse Paris la nuit, le jour. Rouler, assécher le réservoir, rejoindre un peu plus vite le dessin de Milo échoué sur la page de leur prochain rendez-vous.

32
32

Un petit mot pour l'auteur ? 65 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Zenso
Zenso · il y a
Comme le monsieur au dessous, je m'interroge...
« Les nuits d'automne
Ont la réputation d'être longues.
Mais quand on les passe avec une personne aimée,
Avant qu'on s'en doute,
L'aurore est déjà là. »
Cela est-il vrai sous toutes les latitudes ou bien les amoureux Inuits restent-ils désavantagés sur leurs homologues équatoriens ?

Image de Ophelie F.
Ophelie F. · il y a
Certaines personnes ont le pouvoir de prolonger la nuit et quelle que soit la latitude .............................................................. :)
Image de Olivier Vetter
Olivier Vetter · il y a
Qu'a-t-il fait pour mériter cela?
+1

Image de Ophelie F.
Ophelie F. · il y a
Rien à part se lever un matin comme les autres et remplacer le "Bonjour" par un " Il est temps pour nous de grandir. Milo ne sera pas le ciment qui colmate les trous de notre histoire. C'est vain et si injuste pour lui. Il mérite que l'on se quitte...".
Merci pour cette question.

Image de André Page
André Page · il y a
Une écriture originale, de belles trouvailles. Les cris du présent qui fustigent le passé, ça se passe trop souvent comme ça, par chance cette fois le petit dort... La poésie ensuite qui ramène un peu d'humanité et d'apaisement chez l'humain... Merci, Matine.
Image de Ophelie F.
Ophelie F. · il y a
Cette écriture me colle à la peau et particulièrement pour ce texte. L'esprit de la poésie aussi... On écrit avec ce que l'on est. J'ai protégé Milo avec mes armes de papier... Au plaisir de partager.
Image de Mélie Sandre
Mélie Sandre · il y a
Mon vote, +1.. si vous désirez me lire :-).
Image de Ophelie F.
Ophelie F. · il y a
Merci. J'irai vous découvrir :)
Image de Cerise R.
Cerise R. · il y a
La garde alternée dans toute sa "splendeur", enfin, un exemple de ! Je suis scotchée par la qualité de ta plume, tant dans le style, que dans le ton, que dans le rythme. Que de belles trouvailles pour planter le décor, l'ambiance et la psychologie des personnages ! C'est fort avec si peu de dialogues. L'humour est judicieusement employé. Bref, je suis fan. Je vote avec grand grand enthousiasme ! Je rejoins Marianne : la même situation du point de vue de la femme serait un cadeau...
Image de Ophelie F.
Ophelie F. · il y a
Mon écriture est en quête d'essentiel. Le style s'en ressent au fil de mes inspirations et certains thèmes s'y prêtent bien. Celui là en particulier. Merci pour ce très beau commentaire.
L'autre face de la pièce... l'idée fait son chemin en moi. Nous verrons si elle arrive jusque la page blanche d'un de mes nombreux carnets de voyages intérieurs ou de mon ordinateur...

Image de Marianne
Marianne · il y a
Je prends le parti de l'adversaire, pour changer. Il ne se demande même pas pourquoi il déclenche ça? Une suite avec l'autre point de vue ?
Image de Ophelie F.
Ophelie F. · il y a
Pourquoi pas :). Merci pour ce contre-pied.
Image de Marine Azur
Marine Azur · il y a
un texte où les pensées font presque plus de bruit que les mots ! Merci Matine tu as très bien su , au travers des non-dits de tes personnages au moins, montrer leur accord sur leur ... désamour ! + un vote
Image de Ophelie F.
Ophelie F. · il y a
Les silences disent parfois bien plus que les mots... Merci pour cette belle lumière posée sur ce texte.
Image de Marie
Marie · il y a
J'ai beaucoup aimé ce texte sur le désenchantement et l'ex-princesse aux " talons couteaux " gorgée de haine ordinaire. Des images percutantes, des trouvailles d'écriture, pas de sentimentalisme. Bravo Matine. + 1
Image de Ophelie F.
Ophelie F. · il y a
Le ton s'est imposé à moi comme l'histoire. Je crois qu'ils se parlent et se comprennent. Merci pour ce beau partage.

Vous aimerez aussi !