Bi chamd dourtav

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Papa et instit' trentenaire j'écris lorsque l'inspiration m'enivre  [+]

Image de Automne 2020
Derrière ses binocles ronds en équilibre sur le bord de son nez rebondi, elle aimait se perdre dans le défilé des images de sa vie. Ses petits yeux fendus, faisaient penser qu’elle était continuellement éblouie par la beauté du quotidien, à moins que ce ne soit-elle, qui le faisait resplendir par le sourire qui enjouait son visage à chaque seconde.
La routine matinale, la trouvait devant son miroir, peigne à la main, pour tirer vers l’arrière sa belle tignasse argentée d’avoir vécu tant d’années. Se coiffer était sa seule gourmandise féminine. Chez elle, pas d’artifices. Les marques du temps habillaient son visage d’un maquillage naturel, unique et magnifique. Elle était l’écho même de l’immensité du monde et de ses steppes natales. Son âme, incommensurable, portait l’héritage nomade. Tout en elle parlait de ses origines.
Exilée, elle se disait orpheline. C’était là la raison de son don. Celui de savoir choyer ses proches avec une tendresse immense et discrète. Secrète, dure parfois, elle se disait rancunière. Elle racontait d’ailleurs que si on lui avait fait du mal, elle ne revenait jamais.
Son Histoire peuplée d’embûches avait forgé une personnalité toujours appréciée, mélange de simplicité, de bienveillance et d’une sagesse infuse et diffuse.

Les vacances à ses côtés étaient un pêle-mêle de libertés, de rires et de jeux. Elle savait rendre la vie facile et belle, remplie de plaisirs insouciants. Près d’elle, même le plus petit des bonheurs devenait grand.
Sa porte était toujours ouverte pour quiconque y frappait. Sans même être prévenue, elle acceptait sans faille, d’ajouter une assiette à table à celui qui s’invitait. Le bruit de ses chaussons qui glissaient sur le sol est immortel pour quiconque l’avait côtoyée.
Quand vous la cherchiez, dès potron-minet, elle ne pouvait être qu’au jardin. Un premier café avalé aux aurores avant d’aller planter, arracher, creuser, ou encore piocher. Sans ses oreilles, elle disait. Un peu sourde, elle vaquait tranquillement dans le silence de la terre pour faire grandir des fruits que sa petite tribu cueillerait pour le dessert de midi.
Et puis, au matin plus avancé, ses petits-enfants l’appelaient pour un vrai petit-déjeuner cette fois. Sur le haut de l’escalier qui descendait au jardin, six paires de pieds nus faisaient leur apparition, cinq, quand le grand dormait encore. Ils demandaient la béquée. Elle arrivait, d’un pas parfois lourd et fatigué d’avoir trop bêché le potager, mais souriante à l’idée de partager un énième moment de bonheur.
Avec elle, l’aiguille des heures semblait se déguiser en trotteuse. Un jeu de société et quelques éclats de rire plus tard, le soleil tombait. La faible lumière du salon tentait d’éclairer la pièce. Dans une ambiance tamisée, elle servait encore un peu de bonheur dans l’assiette de tous puis venait l’heure pour sa tribu de s’éclipser. Elle restait là, dans son havre de paix à faire un coucou singulier par le carreau de sa cuisine.

Un jour, adulescent, je l’ai laissé là, souriante. L’insouciance me bouchait les oreilles, mais l’inquiétude qui se manifestait autour de moi à son sujet était grandissante et quotidienne. Notre cheffe de tribu était en train de perdre la boule. Non pas celle de ses origines, bien trop imprimées en elle pour être gommées. Celle de sa vie quotidienne. Alzheimer. Pour dire vrai, je l’avais senti venir, depuis quelque temps. Elle était… différente. C’était un jour de soleil. Je me le rappelle, comme la brûlure de l’avoir perdue. C’était sa hantise. Tout le monde le savait. Je dois bien avouer que j’ai perdu un peu la boule moi aussi. Et je me suis effacé. Comme sa mémoire. Si ce n’était plus toujours elle, de temps à autre, je la retrouvais. Dans les méandres de ses souvenirs embrumés, elle se remémorait fugacement quelques bribes. Parfois même, on pouvait parler. Elle n’a jamais, jamais oublié de nous aimer. Tous. Son regard, toujours aussi tendre se fronçait lorsque ses esprits se troublaient. Mal à l’aise, mon déni m’obstruait la vision. Ces instants malaisants étaient ponctuels et rapides. Au début du moins. Chaque jour, la maladie lui grignotait un morceau de vie. Ses pensées devenaient de plus en plus floues. Ce jour-là, je l’ai peu à peu abandonnée. La peur de me retrouver face à ce regard qui semblait la hanter et qui n’était pas le sien m’a éloigné d’elle. Pourtant mes sentiments pour elle étaient d’une immensité sans fin. Je l’aimais pour ce qu’elle avait été pour moi, un être d’exception comme on en trouve peu sur terre.
Après des années de lutte, quitter son nid fut un déchirement. Nous avions tout fait, tout tenté pour qu’elle reste chez elle, mais l’Alzheimer n’a pas de cœur. Et c’est le nôtre, déchiré, qui l’a vu s’en aller. Le temps a filé. Comme la laine sur sa machine à tricoter. Jusqu’au jour où la déflagration a fait exploser les petits morceaux de nos cœurs. En paix, elle avait capitulé et accepté sa destinée. Par la pensée, elle était retournée à ses origines laissant sa tribu là. C’est ce jour où les remords se sont manifestés. Mes larmes, infiniment nombreuses, ont coulé des heures durant.

À notre dernier moment partagé, les sentiments étaient emmêlés. Soulagé de la voir en paix, mais terriblement triste à l’idée de ne plus jamais la revoir, j’étais surtout déçu de ne pas avoir su prendre soin d’elle. Ce matin-là, je me souviens de mon père dans son blouson rouge. Je le regardais et je ne pouvais m’empêcher de penser, que derrière lui, nouveau chef, c’est tout le village nègre et sa tribu qui avançait, pour un dernier hommage, à son image, fait de simplicité et d’amour.
J’ai toujours su qu’elle ne m’en voulait pas, mais les remords sont restés ancrés en moi longtemps. Aujourd’hui, je sais ce qu’est la vie sans elle. Pas un jour ne passe sans qu’elle y soit. Elle nous a laissé une force, celle de faire face, de rester fiers. D’aimer. Et quelques grains de beauté.
Aujourd’hui, puisqu’elle m’a dit qu’on ne pleurait pas les morts, je voudrais simplement lui dire…

Bi chamd dourtav Mamie.
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Simon Dumoulin  Commentaire de l'auteur · il y a
"Bi chamd Dourtav" signifie je t'aime en Kalmouks, langue natale de ma grand mère.
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Clotilde Orsonneau · il y a
Quelle jolie nouvelle, riche en émotion et de tendresse! Ta bienveillance, se traduit et se ressent dans tes textes. Continue d'écrire Simon...c'est toujours un plaisir de te lire!
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Simon Dumoulin · il y a
Un grand merci.
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Mickaël Gasnier · il y a
Je ne vous laisserai que mon vote et mes encouragements...
Bel hommage !
À bientôt sur nos pages respectives si le cœur vous en dit... ( Je n'ai rien en compétition ce sera juste pour la curiosité ) ....;-)

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Simon Dumoulin · il y a
Merci. J'irai vous lire avec plaisir!
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HELENE PILON · il y a
très émue de cette lecture. D'autant plus que, à certains moments, je m'y retrouvais. Sans prétention aucune! Et Mamie, je suis, avec assez souvent la peur de ne plus reconnaître tous ceux que j'aime. Donc, cette nouvelle me touche vraiment. Je suis certaine que toutes les personnes qui perdent des morceaux de leur mémoire, ne perdent jamais les morceaux de leur coeur qui donne l'amour, la tendresse, la protection. Et surtout, surtout, écoutez bien le message que Simon a donné : aimez, aimez, et dites le, avec des mots, des sourires, des élans de tendresse! Nous en avons tellement besoin, nous, vous, toi, moi, tout le monde!!!!!!
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Simon Dumoulin · il y a
Juste un mot. Merci!
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Martine Chardel · il y a
Magnifique Simon, quel bel hommage à ta mamie. De là où elle se trouve, elle doit être très fière de toi .
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Simon Dumoulin · il y a
Merci Martine. Ce qui est sûr c'est que moi je suis fier de l'avoir comme mamie!
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Tess Benedict · il y a
Très bel hommage à celles et ceux qu’on appelle « seniors » ou « aînés », et qui sont tout simplement nos grands parents, pour qui l’amour de leurs proches est plus important que tout.
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Simon Dumoulin · il y a
C'est bien dit.. merci pour votre lecture
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Myriam · il y a
Simon j'ai été très émue en lisant ce magnifique hommage à cette si belle personne qu'était cette Mamie. Que de souvenirs qui remontent.
Merci
Mumu

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Simon Dumoulin · il y a
Merci à toi de m'avoir lu.. bises
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Annick DUMOULIN · il y a
Précieux souvenirs ravivés par ce beau texte...
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Simon Dumoulin · il y a
Oui précieux et enfouis !
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Momo · il y a
Un grand merci pour ce moment de grande émotion
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Simon Dumoulin · il y a
Avec joie. Ravi que ça te plaise, toi, chef de la tribu! 😘

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