Duo pour l’enfant mutique

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Plaisir, besoin, ivresse, tourment, drogue, obsession, compulsion, consolation et éclats de rire... bref, ECRIRE !!! Ecrire ma vie, vivre mon écriture. Chaque jour et toujours. Pour ma Joie qui  [+]

DUO POUR L’ENFANT MUTIQUE


« La neuvième fois où Monsieur de Sainte Colombe sentit près de lui que son épouse était venue le rejoindre, c'était au printemps. C'était lors de la grande persécution de juin 1679. Il avait sorti le vin et le plat de gaufrettes sur la table à musique. Il jouait de la viole dans la cabane. Il s'interrompit et lui dit :


« Comment est-il possible que vous veniez ici, après la mort ? Où est ma barque ? Où sont mes larmes quand je vous vois ? N'êtes-vous pas plutôt un songe ? Suis-je un fou ? Je souffre, Madame, de ne pas vous toucher.

— Il n'y a rien, Monsieur, à toucher que du vent. »

Elle parlait lentement comme font les morts...

Chaque mercredi et vendredi, c'est le rendez-vous de “ pianothérapie ”. Je nomme ainsi nos séances musicales en duo, méthode inédite et non brevetée que nous inventons au jour le jour. Âgé de 7 ans, Chih-Nii est devenu le plus attachant de mes patients et c’est lui qui fait le plus de progrès. Qu'on se rassure, cette variante d’art-thérapie n’a rien de sectaire ! Juste un moment d'empathie et d'harmonie. Un court moment où la musique opère et fait un petit miracle. Car lorsque quatre mains se mettent en mouvement et ensemble sculptent le son, ce sont deux coeurs – l'ancien et le tout jeune – qui vibrent à l'unisson. Évidemment, il ne s'agit pas d'apprendre le clavier à l'enfant mutique, encore moins de le guérir. Simplement offrir à sa nuit – m'offrir à moi aussi – quelques fugaces flammèches. Tenter de calmer ses bourrasques toujours renaissantes.

« Croyez-vous qu'il n'y ait pas de souffrance à être du vent ? Quelquefois ce vent porte jusqu'à nous des bribes de musique. Quelquefois la lumière porte jusqu'à vos regards des morceaux de nos apparences. »
Elle se tut encore. Elle regardait les mains de son mari, qu'il avait posées sur le bois rouge de la viole.
Son cœur battait à rompre par la joie qu'il éprouvait et ses doigts tremblaient.
— Mes mains, disait-il. Vous parlez de mes mains !

Sitôt arrivé, après que le bambin a saisi ma main pour me conduire jusqu'à l’objet de tous ses émois (un monstrueux piano à queue), je le pose sur mes genoux. Le réflexe a vite été acquis : Chih-Nii place aussitôt ses mains sur les miennes, comme sur un radeau, afin d'embarquer pour un long périple au gré de mes improvisations.

Plus tard, nous accostons. Je maintiens allongé le frêle index pour qu'il joue à son tour. Ce seul doigt, c’est ma baguette magique ! La seule possible, du moins depuis deux ans. Sur l'ivoire, quels beaux rivages nous explorons ensemble, le doigt docile égrenant la mélodie tandis que ma main gauche l'accompagne. Quand, par de lourds accords plaqués, ma main scande la marche des éléphants, l'enfant tremble entre mes bras. Mais c'est pour du beurre ! Puis, “ dans la forêt lointaine... ” en fredonnant nous nous baladons et nous nous répondons en écho du haut de notre grand chêne “ Coucou !... Coucou ! ”... le jeune hibou et le vieux duc.

Monsieur Marais inclina la tête. Monsieur de Sainte Colombe toussa et dit qu'il désirait parler.
« Cela est difficile, Monsieur. La musique est simplement là pour parler de ce dont la parole ne peut parler. En ce sens, elle n'est pas tout à fait humaine. Alors vous avez découvert qu'elle n'est pas pour le roi ?
— J'ai découvert qu'elle était pour Dieu.
— Et vous vous êtes trompé, car Dieu parle.
— Pour l'oreille ?
— Ce dont je ne peux parler n'est pas pour l'oreille, Monsieur.

Il arrive que l'oisillon fasse la sourde oreille, refuse tout net de chanter. Parfois, je dois retirer prestement mon poignet que le menu bec veut vriller. Que se passe-t-il dans son cerveau quand il disjoncte ? Quel vent mauvais y souffle en rafale pour qu'il faille aussitôt le contenir ? D'une main, je maintiens le jeune autiste contre ma poitrine, ma bouche murmurant à son oreille, sa froidure blottie dans ma chaleur, tandis que, sous sa paume qui s’abandonne, ma dextre déroule une tendre et rassurante barcarolle.

Plus tard, coda de notre mini concert : j'invite Chih-Nii à descendre du nid afin qu'il danse avec l'accompagnatrice qui ne le quitte pas des yeux (elles sont quatre à se relayer, méthode américaine oblige, lourde et hélas coûteuse). Le garçonnet saute de la banquette, les yeux pailletés de lumière.

— La musique est-elle pour l'or ?
— Non, l'or n'est rien d'audible.
— La gloire ?
— Non. Ce ne sont que des noms qui se renomment.
— Le silence ?
— Il n'est que le contraire du langage.
— Les musiciens rivaux ?
— Non !
— L'amour ?
— Non.
— Le regret de l'amour ?
— Non.
— L'abandon ?
— Non et non.

A présent, sur notre air favori (“Étoile des neiges”), Chih-Nii valse et virevolte jusqu'à la trille finale. C'est le signal : il fait alors la toupie, s'enivre de sensations, bat des mains... tout le monde bat des mains ! C'est le moment où les parents, et même la cuisinière, rejoignent le duo. Nous applaudissons notre bonheur d'être si bien ensemble dans une chaude vibration d’air sonore (quelle autre définition de la musique ?). C'est du moins ce que je ressens. Le visage radieux du petit et le regard parfois voilé de larmes de son papa qui nous épie, sont ma seule récompense, la plus rassasiante.

— Alors, la musique, est-ce pour une gaufrette donnée à l'invisible ?
— Non plus. Qu'est-ce qu'une gaufrette ? Cela se voit. Cela a du goût. Cela se mange. Cela n'est rien.
— Je ne sais plus Monsieur. Je crois qu'il faut laisser un verre aux morts...
— Aussi brûlez-vous.
— Un petit abreuvoir pour ceux que le langage a désertés. Pour l'ombre des enfants. Pour les états qui précèdent l'enfance. Quand on était sans souffle. Quand on était sans lumière...

Sur le visage si vieux et si rigide du musicien, au bout de quelques instants, apparut un sourire. »

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[Les interludes sont de Pascal Quignard, extraits de "Tous les matins du monde", XX et XXVII, Gallimard, 1991. L'illustration est une photo prise par Bellinus lors d'une séance de pianothérapie à Paris avec le tout jeune Chih-Nii, autiste.]

























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Cajocle · il y a
Elle est belle cette histoire musicale qui baigne dans Tous les matins du monde.
Quel film ! Une de mes plus grandes émotions pour diverses raisons. J'ai dans la tête les Folies d'Espagne de Marin marais.

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Marie Dauvers · il y a
Un texte magnifique, Bellinus ! J'en suis tout émue. Chih Nii s'ouvre au monde grâce à la musique même si ce sont des instants fragiles. Et puis j'adore Quignard. Merci.
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Bellinus Bellin · il y a
Heureux, chère Marie, que ce texte vous ait touchée ! (refusé pourtant il y a quelque temps par le G.C.S.S. ou Grand Comité de Sélection de Short !).
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Marie Dauvers · il y a
Je suis surprise de ce refus pour un texte généreux, sans pathos et qui évoque avec une certaine sérénité une pathologie dure à vivre, ici un moment oubliée lors d'un beau duo musical.
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Cajocle · il y a
C'est très dommage.