Duel sur une tombe

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J'aime que les mots chantent pour faire danser nos âmes; si en plus ils racontent ...C'est ce que j'attends de mes lectures et que je tente d'écrire. J'ai le temps de la retraite pour y parveni  [+]

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Monsieur N comme la veille et l'avant-veille marchait d'un pas déterminé malgré la lourde statuette qu'il portait à bout de bras. Il était fier d'avoir déniché cet ange aux ailes déployées, droit dans son ample vêtement blanc, la tête inclinée au dessus de ses mains jointes. Il la posa sur le marbre déjà bien encombré, non pour qu'il veille sur l'âme de sa femme, il n'était pas croyant, ne l'avait jamais été, mais parce qu'il savait qu'elle, vivante, l'aurait aimée. L'important n'était pas de savoir si elle pouvait encore voir et apprécier cette statuette mais d'être satisfait d'avoir fait le bon choix. Et puis c'était un peu comme si elle était encore là. Il la lui apportait :
- Regarde comme je suis un bon mari, j'ai pensé à toi, aurait-il pu dire.
- Un bon mari, ah oui ? aurait-elle pu rétorquer, elle qui pendant sa maladie avait envisagé le divorce.
Divorcer, il ne pouvait pas entendre ce mot. Etre abandonné volontairement, lui, pourquoi, que n'avait-il pas fait qu'il aurait dû faire? Il était resté auprès d'elle quand d'autres partent vivre leur vie. Il avait repeint la maison de la couleur qu'elle voulait, il s'était empressé de paver le jardin, il l'avait incité à sortir jusqu'à la boîte aux lettres au moins, lorsqu'elle était affalée sur le canapé :
- Tu te sentiras mieux, prends l'air, insistait-il.
Mais elle, ne voulait rien entendre, qu'aurait-il pu faire ? non vraiment il ne comprenait pas et voilà que maintenant, elle ne voulait pas des objets et fleurs qu'il déposait sur sa tombe ; qu'en faisait-elle, comment faisait-elle pour les faire disparaître. Rien de ce qu'il avait apporté depuis sa récente mise en terre n'ornait plus la pierre tombale; il avait cherché autour, derrière, au cas où bien improbable à ses yeux, tous ces objets seraient tombés. D'autres visiteurs auraient pu les déplacer pour déposer leurs présents. Rien! En bon incroyant malgré ses interrogations et sa stupéfaction il n'imaginait pas que la morte ait quelque chose à voir dans ces disparitions.
Monsieur N déposa son ange magistral, après avoir fait un peu de place ; il constata en écartant pots de fleurs et vases d'ornement que la plupart étaient déjà là à chacun de ses passages, seules la couronne "à mon épouse chérie", la statuette et la lanterne, que lui avait déposées s'étaient évaporées. C'en était trop cela ne pouvait plus durer, une fois on peut douter de soi, deux fois passe encore, antidépresseurs et alcool ne faisant pas bon ménage, les doutes sont légitimes, mais là...
Il repartit colère au ventre ( c'est toujours là qu'il la sentait lui tordre les boyaux) et, vissée jusqu'aux oreilles la vengeance en guise de chapeau ( c'est toujours là qu'il la sentait lui comprimer le cerveau).
Se venger le soulagerait, il en était sûr, c'est ce qu'il avait fait dans chaque circonstance contrariante. Ah ! la vengeance quelle satisfaction de savoir qu'on a le dernier mot, qu'on a pris le dessus, qu'on est l'exécuteur de la punition. Quelle sensation grisante d'être le plus fort, d'être respecté dans sa douleur. Que l'autre sache enfin la dimension de la souffrance.
Et dans la confusion de son esprit torturé il cracha, puis :
- Ça ne peut plus durer, je casse la figure à cet abruti qui vole mes affaires...
Les taches sombres des nuages se déplaçaient lentement au sol depuis un moment déjà, il les regardait évoluer vers l'imposante grille noire et comme happé par le rythme de ce convoi funèbre, il suivi le cortège.
En sortant du cimetière, il donna quelques coups de pieds, sur des roues de voitures dont le seul tort était de stationner là, un coup de poing sur un panneau publicitaire et déjà le soulagement gagnait son ventre. Le coup remit en route son mental et il se demanda pourquoi seulement ce que lui déposait, disparaissait. Un petit vélo pédalait dans sa tête ; il pédalait à l'ombre de questions. Au fil des heures l'ombre s'étira, s'allongea de tout son long sur la route du vélo dont l'allure ne faiblissait pas. Lorsque la nuit dévora l'ombre, le vélo changea de route puisque libre des ses mouvements, il prit le chemin obscur du cauchemar. Et là, les ténèbres s'en donnèrent à cœur joie.
C'était après son café et sa cigarette du matin qu'il était sorti du brouillard. Sa décision était prise, il ferait ça dans l'instant.
Dans ce matin moiré d'automne, les boyaux à nouveau tordus, il s'était installé derrière la pierre tombale en face du caveau familial bien déterminé à débrouiller ce mystère. Si ce n'était aujourd'hui ce serait demain ou dans une semaine ; il dormirait sur place s'il le fallait mais il lèverait le voile sur l'affaire. La colère le tiendrait éveillé, il le savait.
Le ciel dans sa grande miséricorde eut pitié de ce pécheur écorché vif. Le soir même une silhouette trapue, les bras ballants traîna son pas jusqu'au lieu de l'énigme. C'était donc elle, cette vieille peau qui montait sa fille contre lui quand il se décarcassait pour la soutenir dans la maladie, elle qui ne faisait rien de ce qu'une mère aurait dû faire selon lui. Elle mit toute sa haine à soulever la lourde statue pour la mettre dans la poubelle du cimetière. Pas un instant il n'avait songé à regarder à l'intérieur. Humiliation, bouleversement... une avalanche de sentiments l'égara et le paralysa ; ils se détestaient mutuellement mais il n'avait jamais envisagé que sa rancœur à elle puisse se manifester aussi bassement. Si elle n'était pas si vieille, il l'aurait bien tabassée. Il décida que le conflit se réglerait devant les gendarmes. Pour une fois il avait su résister à ses démons ; elle partie, il s'assit dégoûté sur la tombe. Un nouveau petit vélo roula à l'ombre d'une question :
- Bon sang comment elle sait ce que j'apporte, comment elle fait, cette sorcière ?
Et l'ombre s'étira jusqu'à la nuit tombée. Le ciel nocturne lui ordonna de rentrer et bien qu'il n'eût jamais supporté les ordres il s'exécuta.
L'accablement disparu, son démarrage fut à la mesure de son énervement. D'un coup vif et déterminé il frappa le sol de son pied gauche, le droit fermement ancré sur le plateau de sa trottinette électrique. Il slaloma sur le trottoir sous les invectives des piétons bousculés. Il les voyait à peine et ne les entendait pas ; son esprit absorbé à ressasser son ressentiment. Déferlaient dans sa tête : des mots, pas même des phrases, qu'il aurait dû dire mais qui n'étaient pas venus au moment opportun; les reproches, les insultes étaient restés figés en lui, seuls les gestes auraient pu exprimer l'étendue de ses émotions c'est pourquoi il avait préféré ne pas s'approcher d'elle. Et les coups sur le sol pour redonner de l'élan à son véhicule à deux roues aussi courts que secs le ramenaient à ce moment où de sa cache, il l'observait, médusé...
Comment toute cette haine avait commencé, il n'en savait plus trop rien. Il n'eut pas le temps d'y penser, la pente de la rue s'accentua brutalement ; les manœuvres entre les passants se compliquèrent et c'est contre un poteau qu'il s'écrasa.
Dans le noir profond de ses yeux clos, il saisissait des voix inconnues. Venue d'outre tombe l'une d'elle tonitruait :
- Tu devais la tuer, tu es une mauviette... Alors c'est toi qui va mourir, tu dois mourir.
Son corps endolori lui faisait à peine mal, il sentait seulement son poing droit avec lequel il n'avait pas cogné sur cette vieille chouette.
Une forme luminescente apparue à son côté. Instantanément la voix cessa. Il sentit du réconfort dans son âme, c'était comme si cette forme silencieuse lui disait :
- Ne rien dire et ne rien faire, c'était bien. Elle est comme toi, elle ne sait pas quoi faire de sa souffrance alors elle se venge. Regarde moi, ils m'ont crucifié mais je leur ai pardonné et toi je t'aime comme tu es...
Il ouvrit les yeux sur un visage dans la pénombre, desserra son poing et cette main ouverte attira celle du pompier qui l'accompagnait.
- Ça va aller dans quelques minutes nous serons à l'hôpital.

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