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Du mauvais côté

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Francine Lambert

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FINALISTE
Sélection Public

Au fond de la cabane de jardin, l'enfant écoutait avec attention les bruits extérieurs. Son refuge était précaire, et il en avait conscience, mais dans l'urgence il n'avait trouvé aucune autre alternative que de se glisser dans cet abri de fortune. L'orage grondait au loin et le terrorisait au point qu'il aurait voulu être inanimé pour ne plus ressentir cette angoisse qui étreignait ses entrailles. Ses parents se moquaient toujours de lui quand il se réfugiait ainsi sous un meuble, dans un placard ou dans le coffre de la voiture. Il ne voulait plus subir, une fois de plus, un nouvel assaut de quolibets qui ne manqueraient pas de lui faire honte. Alors, il avait décidé d'affronter ses terreurs dehors, pour laisser croire qu'il les avait enfin vaincues.

Personne, pensait-il, ne croirait à une ruse de sa part et il en tirerait même peut-être une certaine gloriole : il s'imaginait entrant fièrement par la porte de la cuisine devant le regard incrédule et admiratif de ses parents éberlués. Mais, en attendant ce moment, il tremblait de tous ses membres et n'osait pas jeter le moindre coup d'œil vers la lucarne de la cabane qui, il le savait, se zébrait par intermittence d'un faisceau lumineux, ponctuant ainsi chaque coup de boutoir du tonnerre. Pourtant, aussi soudainement que le tumulte avait commencé, le calme revint. Tout d'abord l'enfant ne bougea pas, attendant la réplique sonore qui lui ôterait de nouveau tout courage. Mais les oiseaux enhardis se remirent peu à peu à chanter, jusqu'à entonner leur concert familier et rassurant. Alors l'enfant sortit précautionneusement de son coin et se remit debout, dépliant péniblement ses jambes maigres, ankylosées par l'inactivité forcée.

Et c'est à ce moment précis qu'il les aperçut : là, derrière la lucarne, juste à la hauteur ses yeux, une autre paire d'yeux qu'il aurait reconnus entre mille. Des yeux d'un vert étrange, parsemés de petites étoiles dorées et qui pétillaient de malice, les yeux de sa petite sœur, la petite peste espiègle et rusée qui racontait à ses parents tout ce qu'il faisait. Ainsi, elle l'avait encore suivi et elle allait encore le faire punir. Le pauvre enfant recula autant que l'espace réduit le lui permettait, se recroquevilla sur lui-même, la mine triste et le regard malheureux, perdu derrière sa frange broussailleuse. Désappointé, il se terra de nouveau au fond de son refuge alors que, avec un ricanement lourd de menaces, la petite poison disparaissait aussi vite qu'elle était apparue. Et il resta là longtemps, préférant manquer le dîner plutôt que de regagner honteusement la maison familiale. Et il resta là si longtemps qu'il finit par s'endormir. Quand il rouvrit enfin les yeux, la nuit était tombée. Cependant, il fut aussitôt intrigué, inquiet même : pourquoi ses parents n'étaient-ils pas encore venus le déloger ? Pourquoi la foudre des railleries habituelles ne s'était-elle pas encore abattue sur lui ? La nuit se fit de plus en plus noire et on ne se préoccupait toujours pas de lui. Il prit donc une décision qu'il jugea être la plus courageuse de sa courte vie : il allait défier les ténèbres et s'aventurer jusqu'à la maison pour voir ce qu'il s'y passait.

Les fenêtres étaient éclairées laissant facilement apparaître les personnes présentes de l'autre côté, dans la cuisine : assise à la table se trouvait sa mère, dos tourné à la fenêtre et chignon bien en place ; en face d'elle se tenait sa sœur qui, indifférente à la tension ambiante, avalait son potage avec grand appétit. Adossé au chambranle de la porte son père paraissait tendu et parlait avec animation, accompagnant chaque parole d'un large mouvement de ses mains épaisses, mais l'enfant ne pouvait rien entendre. Il s'approcha donc en catimini et se posta juste sous l'appui de la fenêtre. Leurs voix étouffées ne parlaient que de lui, il n'en crut pas ses oreilles ! D'aussi loin que ses souvenirs remontaient, il ne se rappelait pas avoir été un sujet de conversation pour ses parents et voilà que, soudain, grâce à cet orage... Un bref instant, comme par magie, il ne se sentit plus de l'autre côté. Lui, l'enfant malingre et dépourvu d'affection, se pouvait-il qu'il ait pu attirer ainsi leur attention ? Alors tout espoir n'était peut-être pas perdu . . .

Recroquevillé sous le rebord de la fenêtre, l'enfant mit à échafauder un plan pour entrer dans la maison. Si ses parents s'inquiétaient pour lui, c'était donc aussi qu'ils l'aimaient un tout petit peu, non ? Alors il resterait donc de cet autre côté si bénéfique. Doucement, il recula dans l'obscurité et regagna avec détermination sa cabane providentielle, où il s'aménagea une sorte de couche avec des sacs de jute ramassés dans un coin. Ce soir-là, il s'endormit avec des rêves plein la tête, un sourire d'espoir aux lèvres ; ce soir-là, il ne sentit pas la fraîcheur de la nuit qui l'entourait ; ce soir-là, il ne fut pas visité par cette peur insidieuse qui l'habitait chaque nuit.

Au matin, l'enfant se réveilla serein, goûtant à une confiance toute nouvelle, et se dirigea de nouveau vers la maison. Il voulut entrer mais trouva porte close. Déconcerté, il allait frapper aux carreaux quand apparut là, juste devant ses yeux, une autre paire d'yeux qu'il aurait reconnus entre mille, de l'autre côté.

PRIX

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Guy Bellinger · il y a
(suite après erreur de manip) : Quant à sa sœur, il y a des paires de claques qui se perdent...
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Francine Lambert · il y a
Un vraie peste en effet qui a trouvé une victime à sa portée, mais les parents ont aussi une grande part de responsabilité pour avoir laissé s'installer cette situation . . . Merci infiniment d'être venu fouiller ma page pour lire ce texte un peu oublié, au plaisir Guy !
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Guy Bellinger · il y a
Le carctère de ce petit garçon malingre et sensible est si bien dessiné qu'on se sent l'envie de le protéger, de l'aimer, pour qu'enfin il puisse affronter le monde. Qua
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Thara · il y a
Je dépose un re-vote pour votre texte...
+ 5 voix !

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Francine Lambert · il y a
Merci beaucoup Thara !
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J.H. Keurk · il y a
La sensation d'être mal aimé, incompris, et pourtant... Beau récit.
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Francine Lambert · il y a
Merci beaucoup LBC !
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Isabelle Lambin · il y a
Une histoire touchante que j'ai beaucoup aimé. On s'attache à cet enfant qui se sent mal aimé. J'espère que les relations avec sa petite sœur se sont apaisés.
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Francine Lambert · il y a
Merci beaucoup Isabelle ! Quant à la petite soeur, elle n'est qu'imaginaire comme son frère, alors son rôle ne dure que le temps de la lecture . . .
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Sylvie Talant · il y a
Je ne me souvenais plus que je connaissais cette nouvelle puisque j'avais voté aussi en phase qualification. Quelques votes de plus.
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Francine Lambert · il y a
Ouf ! Il était temps alors que tu reviennes de ce côté alors ! ;-)
Merci beaucoup Sylvie, et à bientôt du côté de Trifouilly sans doute . . .

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Herker_hermelin · il y a
La vraie vie des frères et soeurs : une compétition sans merci ;)
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Francine Lambert · il y a
C'est cela, la cohabition est parfois difficile . . . merci beaucoup !
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Benadel · il y a
Un texte que j'ai diablement bien aimé
Bravo, mes -5- votes

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Francine Lambert · il y a
Que diable ! J'en suis ravie Benadel, merci infiniment !
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Bertrand · il y a
un court malicieux
qui combat
les peurs
enfantines^^+5

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Francine Lambert · il y a
Merci beaucoup Bertrand !
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Bertrand · il y a
à bientôt^^
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Francine Lambert · il y a
Avec grand plaisir Bertrand !
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Jean Jouteur · il y a
Combien sont ils à avoir besoin d'une cabane "Protectrice" ? Ils sont sans doute trop nombreux. Merci pour ce joli texte !
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Francine Lambert · il y a
Un refuge où on peut oublier le monde extérieur et ses peurs . . . certains adultes en ont aussi besoin parfois, merci beaucoup Jean, au plaisir l
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