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Drôle de manège

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Alain Cirier

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"ce ma-tin, un la-pin
A tué un chasseeuuurrrrr
C'était un lapin qui
C'était un lapin qui
Avait un fusil
Ce matin un lap"

Martin fredonnait encore cette chanson quand il aperçut un sapin de noël se faire la malle en chariot.
Cette chanson résonnait dans sa tête depuis plus de trente ans, par intermittence, et lui évoquait à chaque fois des plaisirs d'enfance mêlés à des goûts devenus ridicules pour certains.
Mais pas pour lui.
Il affectionnait particulièrement le moment où il pénétrait dans sa combinaison de lapin, la première chose qu'il faisait en arrivant sur son lieu de travail. Dans ce parc d'attractions qui l'employait, Martin était LE lapin, celui que les enfants adoraient, qui était devenu la principale mascotte du lieu, depuis qu'il habitait ce rôle, c’est-à-dire depuis 22 ans à ce moment-là.
Il avait commencé lors d'une soirée anniversaire, pour laquelle la présence d'un lapin avait été demandée expressément, et que le parc n'en était qu'à ses débuts.
Un 22 février, à 22h22.
Et depuis, il se délectait chaque jour à faire le lapin auprès des visiteurs du parc, de tous horizons.

Et ce matin, en traversant la place, comme tous les jours où il partait se transformer en lapin, il n'était qu'à moitié surpris de ce qu'il voyait. Un chariot vert avec un sapin dedans avait manqué de se renverser en montant le trottoir, et passait devant lui, cahin-caha, à quelques mètres à peine, houspillé par son drôle d'occupant.
Martin observait la scène improbable: ce fuyard en chariot, le beau manège carrousel de la place qui tourne calmement avec son lapin et sur lequel les enfants peuvent monter, et lui qui semblait seul à percevoir ce qui se passait.
Il s'était mis à fredonner sans réfléchir:
"ce ma-tin un sa-pin
S'est pris un chariot
C'était un sapin qui
C'était un sapin qui
Se faisait la maalllle"

Bien qu'à peine perceptible, cet air avait envahi l'espace et la scène s'était figée. Le manège arrêta de tourner, Martin de chanter, et le chariot d'avancer. Au centre, le sapin semblait hésiter entre la main tendue de Martin, un mystérieux escalier présenté par le manège, et la direction inconnue dans laquelle il était déjà engagé.
Seuls quelques grains de poussières scintillants et bercés par les mouvements de l'air rappelaient qu'il ne s'agissait pas d'un photo montage.
Puis, le chariot s'était remis en branle, et engouffré quelques mètres plus loin dans l'escalier du parking souterrain qui lui faisait face.
Le manège avait repris calmement ses tours, et Martin ne savait pas s'il devait poursuivre son chemin, ou suivre les pas de ce drôle d'équipage qui venait de disparaître sous terre.

Quelques secondes lui avaient été nécessaires pour prendre sa décision. Il s'était dirigé vers le manège, et avait pris conscience qu'il n'y avait ni lapin, ni escalier. Il s'était alors retourné et était revenu à l'emplacement du chariot sans y trouver de trace de roues dans le gravier de la place.
Il s'était mis à trembler, puis s'était précipité dans les escaliers du parking souterrain dans lequel il s'était mis à courir à la recherche d'un signe de ce qu'il avait vu. Il avait fini par retrouver le chariot vert, vide, devant une porte condamnée. Il avait aperçu quelques épines de sapin au sol et sous la porte qu'il n'arrivait pas à ouvrir.
Le pied en bois du sapin était toujours dans le chariot. Il y avait un papier abimé au fond. Martin l'attrapa, le déplia et arriva à lire : "le premier jour du reste de ma vie. Merci."
Martin fût envahi par une forte émotion.

Après avoir plié et enfourné le papier dans sa poche, il ressortit du parking par la rampe réservée aux voitures en pensant à Lucie, la femme pour laquelle il éprouvait un amour secret, et en fredonnant "week end à Rome, tous les deux sans personne....".
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