Donnez, Dieu vous le rendra

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J'ai 400 caractères pour dire l'essentiel. C'est déjà mieux que sur twitter où je n'ai que 140 caractères pour essayer d'avoir une pensée pertinente. Bon, en même temps 400 caractères pou  [+]

Image de Eté 2016
— Elle avait une chance sur un million. C’est vraiment très rare. Pour vous donner une idée vous avez une chance sur vingt millions de gagner au loto. C’est plus parlant là, non ?
— Et combien de chance de te prendre une claque dans la gueule si tu continues à me parler avec ce ton condescendant ?

Je n’aime pas les médecins.

Je ne les aimais déjà pas quand je flânais en fac de lettres alors qu’eux s’enfermaient une année entière pour passer leur foutu concours. Il était déjà question de probabilités. Six pour cent des inscrits en première année étaient promus, les quatre-vingt-quatre autres pour cent abandonnaient ou tentaient à nouveau leur chance. Les moins mauvais finissaient médecins du travail ou kinésithérapeutes, les filles se rabattaient sur un concours plus « accessible », devenaient infirmières et passaient le reste de leur vie professionnelle à espérer épouser l’un des médecins qui les baisaient entre deux interventions chirurgicales.

— Mon cœur ? Ça va ?

L’heureuse gagnante à l’euro million de la vie venait de me prendre la main et me regardait avec inquiétude.
— Il n’aime pas les hôpitaux vous savez, précisa-t-elle au docteur je te prends de haut.

Non c’est vrai, je n’aime pas les hôpitaux. En même temps il faut tout de même être bien barré pour aimer un lieu pareil.

L’hôpital, j’évite. J’y suis déjà passé trois fois contraint et forcé pour des opérations dites bénignes, voir banales. Dans un monde où il est bénin voir banal de se se faire injecter un puissant anesthésique, ouvrir le ventre avec un scalpel, suturer la paroi abdominale et couper un bout d’intestin, il ne faut pas s’étonner que des enfants de dix-sept ans avec l’accent du sud ouest égorgent des infidèles sur internet.

— Monsieur, ça va ? Des questions ? (air navré du médecin)
— Chéri, hou hou, encore dans la lune ? (air amoureux de ma fiancée)

Je réponds à l’air navré d’un regard mauvais et à l’air amoureux d’une douce pression sur la main.

— Si je comprends bien, pour résumer, vous me dîtes que mon amie à une chance miraculeuse d’être appelée et que le don de moelle et sans douleur et sans risque. C’est bien ça ?
— Pas tout à fait, mais pour faire simple oui, si vous le souhaitez.

J’encaisse le « pour faire simple » mais non, il y a erreur, moi je ne souhaite rien. Ce qu’il me faut ce sont des réponses précises et non sorties de la médecine pour les nuls. Pas la peine non plus de répéter avec un sourire hypocrite ce que j’ai déjà lu cent fois sur la brochure « un don de moelle, engagez-vous pour la vie. »

Moi ce que je voudrais c’est que tu n’essaies pas de me vendre un acte chirurgical comme un connard en costume me vendrait une voiture grâce à la prime à la casse. Ce que je voudrais c’est me retrouver devant le docteur House qui aurait la décence de me parler franchement :

« Voilà désolé, votre amie à un génome compatible avec un leucémique en phase terminale. Pas de chance ça n’arrive qu’une fois sur un million. L’opération consiste à prélever des cellules souches de sa moelle osseuse afin de les greffer au patient receveur. Pour ça il a deux protocoles. Soit on pratique une anesthésie générale avec une chance sur cent-cinquante-mille de faire un choc anaphylactique et de mourir, ce qui, au vu de la réussite de votre amie question probabilité, n’est pas négligeable, avec ensuite un prélèvement des cellules de la moelle en perforant l’os avec une perceuse, ce qui engendra des douleurs dîtes « supportables », soit on lui injecte durant cinq jours des facteurs de croissance qui lui provoqueront des maux de têtes intenses et de graves douleurs osseuses, pour lui planter ensuite une aiguille dans chaque bras et faire passer son sang dans une centrifugeuse pendant trois heures.

La seconde méthode est la plus contraignante, mais au moins on évite l’anesthésie générale. Evidemment il reste le problème des facteurs de croissance. Aujourd’hui on ne relève pas d’effets secondaires mais on manque de recul, alors pendant cinq ans on lui fera des prises de sang régulières pour vérifier qu’elle ne développe pas un cancer.

Le tout pour sauver un inconnu. Enfin sauver, essayer de sauver, car lorsque la greffe ne provient pas d’un membre de la famille, la réussite et donc la survie du patient tourne autour de cinquante pour cent. »

***

Un mois après, dans une chambre qui sent la Biseptine, reliée à une bruyante machine, un sourire ravie aux lèvres, mon amie donne.

Soit.

Pour soulager l’humanité elle aurait pu donner cinquante balles aux roms qui squattent en bas de chez nous ou être bénévole aux restos du cœur. C’est vrai quoi, arrêtez tous de me regarder comme ça. Je ne vois pas ce qu’il y a d’héroïque à mettre sa vie en péril pour sauver celle d’un inconnu alors que dans le même temps on porte des baskets qui pour leur fabrication ont dû causer la mort d’enfants de Bangladesh et qu’on pisse dans de l’eau potable alors que quarante pour cent de la population mondiale n’a rien à boire.

— Monsieur, tenez, c’est un cadeau pour le don de votre amie et là un formulaire si vous voulez vous aussi devenir donneur.

Fidèle à mes principes, je me moquerais bien du sablier en verre que vient de me remettre l’infirmière en lui expliquant en langage imagé ce qu’elle peut faire de son formulaire, mais la fille est jolie, son sourire est prometteur et l’ouverture de sa blouse me ferait presque croire au mythe des infirmières. Un peu trop apparemment. Devinant une approche bien lourde, Manon, c’est écrit sur sa blouse, ne s’attarde pas. Elle fuit même la chambre oubliant derrière elle le dossier médical de la greffe. En première page la fiche détaillée de mon amie, en seconde celle du receveur qui vient de perdre son anonymat. Son nom est écrit en italique.

Huit mois plus tard il sera écrit en première page des principaux journaux du pays et défilera en boucle sur toutes les chaines infos. L’anonyme sauvé par ma fiancée devenant en une virée dans un supermarché, armé de deux Kalachnikov, le terroriste de masse le plus meurtrier du vingt-et-unième siècle.

« Don de moelle, engagez vous pour la vie. »

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Loame · il y a
non on ne sait pas qui on sauve, mais on sauve et là est le principal...
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Chatsometimes · il y a
Quelle ironie... et quel cynisme aussi... ça va bien avec notre société... Merci pour ce texte. :-)
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Matoutika · il y a
Mieux vaut donner ses mots... Et vous l'avez très bien fait.
J'adore votre style et ce langage brute et familier au milieu de constructions savantes...

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Jean Calbrix · il y a
Quelques coups de pattes à droite à gauche, c'est très réjouissant, le tout débouchant sur un joli paradoxe ! Bravo, Julien, pour ce TTC enlevé haut la main ! Vous avez mon vote.
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Caiuspupus · il y a
Un texte cynique à souhait. Je vote! :)
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Julien · il y a
Merci!
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Philshycat · il y a
Mon vote !!
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Olivier Vetter · il y a
On ne choisit pas qui on sauve
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Julien · il y a
Mais on choisit pour qui on vote ;) Merci
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Fred Panassac · il y a
Ce texte-ci ne donne pas dans le compassionnel...fait assez rare pour être souligné. Pour ma sensibilité il est un poil "trop" cynique mais je vais faire un effort et relever mon seuil de tolérance en contrepartie de vos efforts louables pour compter les grains de sable qui viennent gripper la belle machine aux bons sentiments. Vous avez mon vote.
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Julien · il y a
Bonjour Fred, d'abord merci pour la lecture et l'ouverture d'esprit. Merci aussi de savoir faire la différence entre l'écriture et la réalité, écrire c'est aussi provoquer, poser les mauvaises questions. Je me permets de recopier ici ma réponse à Déborah pour expliquer un peu la genèse de ce texte. Merci et à bientôt
" J'ai écrit ce TTC dans la salle d'attente de l'hôpital, dans les conditions du réel ;) . Tout est parti d'une phrase du médecin qui insistait sur le fait que c'était une chance de sauver la vie de quelqu'un. Avec mon imagination un peu tordue j'ai commencé à divaguer à partir de cette idée. Une chance...ça dépend tout de même de qui on sauve non? Et puisque c'est anonyme, qui nous dit que nous ne sauvons pas un criminel. Evidemment le don est un acte fabuleux et je l'encourage, j'ai d'ailleurs hésité à publier ce texte, sachant pertinemment la manière dont-il pouvait être perçu, sans parler du lien avec la lourde actualité. Je l'avoue j'ai toujours eu un certain goût pour la provocation et puis, même à mon modeste niveau, écrire je crois peut aussi servir à poser des questions dérangeantes, à forcer à réfléchir non? Finalement j'aimais bien l'idée que même des actes les plus nobles pouvaient surgir la pire noirceur. En tous cas merci pour le commentaire et pour le vote ;)"

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Fred Panassac · il y a
Bonjour Julien, merci pour les explications, il y a toujours un brin de réalité dans la fiction ! Un point de départ, après tous les délires sont permis et si vous connaissez mes textes vous savez que je suis bien placée pour faire la différence entre les deux ;-)) Il faut poser les mauvaises questions dites-vous, mais ce sont souvent les bonnes questions à se poser ! Très bonne journée à vous.
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Yasmina Sénane · il y a
Titre qui prend tout son sens après lecture en devenant cynique.
"Détournement" de religion...

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Lagantoise · il y a
Je ne sais pas combien de chance j'avais la possibilité de tomber sur ce texte, mais je suis ravi d'en acquérir le privilège d'une agréable lecture...
Une chute incroyable et surprenante....Bravo....Mon don de vote++++, écrivez pour concourir...Bonne chance...
Mon poème en lice prix d'Automne..si le cœur vous en dit..bien entendu..
'' Le silence s'endort sous une nuit d'argent''

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