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Un air de piano bien connu retentissait dans l'appartement du dessus. Elle se demandait toujours comment elle pouvait entendre aussi bien la musique de son voisin, car c'était le seul dont elle ouissait des bribes de vie.

Tous les soirs, aux alentours de six heures et demi, elle s'octroyait une pause musicale, se laissant envahir par les fantômes de Beethoven, Ravel, Chopin, Mozart... Pendant une demi-heure, elle mettait sa vie en pause pour écouter la musique venant de là-haut, comme un signe du ciel. C'était devenu son rituel.

Quand elle fermait les yeux, elle s'imaginait marchant dans un couloir, similaire au sien, mais luxueux, composé de colonnes marbres entre les portes, de moquettes douces et feutrées, de portes enjolivées de dorures.

Elle glisse une clef de facture ancienne dans la serrure et pénètre dans l'appartement. L'entrée possède une petite console rehaussée d'un bouquet de lys blancs odorants,. Otant ses chaussures, elle profite du tapis à poils ras, d'un blanc beige chaleureux. Un silence à peine troublé par l'écho de la rue en contrebas règne dans le petit deux pièces. Fermant les yeux, elle se laisse guider par ses pas dans la pièce à vivre, comprenant cuisine et salon. Une moquette épaisse chatouille la plante de ses pieds, comme de l'herbe fraîchement coupée. L'effluve suave des lys n'arrive pas jusqu'au salon, mais une douce odeur de roses parvient à ses narines. Debout dans l'entrée de la pièce, elle garde les yeux fermés.

Quelques secondes passent et viennent enfin les premières notes, puissantes, claires et graciles qui envahissent délicatement son être. Un frisson parcours son corps d’albâtre. Elle pose sa main sur son cœur, La sonate au clair de lune la fait vibrer, elle refuse d'ouvrir les yeux profitant de tout son être de cette musique venue de nulle part.

Puis vient La Lettre à Élise; Elle sent son cœur s'affoler un peu, frissonnant encore de la beauté de la musique. L'acoustique de la pièce est parfaite, les notes semblent s'envoler tout autour de la petite pièce pour venir se ficher directement dans son corps, elle sent ses doigts bouger, ses bras commencent à s'écarter de son corps, elle tourne sur elle même, et esquisse un pas de danse. La musique prend fin, elle hésite à ouvrir les yeux mais La marche Turque endiable de nouveau son corps, prends possession de ses jambes et l'invite à sautiller sur place.

Elle se sent comme libre, les yeux toujours clos, portée par la musique, elle chantonne doucement, la musique s'affaiblit un peu et Beethoven revient en force.

Les notes se font à présent plus incisives, plus cruelles, et un peu douloureuses, elles sont rapides et de plus en plus aiguës. Elle ne connaît pas ce morceau. Dès lors qu'elle ouvre les yeux, elle se trouve dans une pièce complètement vide, nue et froide. La musique a cessé brutalement. Elle se sent tout aussi vide que la pièce, se retournant pour sortir de l'appartement, elle voit l'entrée, la console a disparu, les lys aussi, le tapis laisse place à un linoléum blanc sale.

Une odeur nauséabonde s'insinue en elle, lui faisant retrousser le nez, couvert de taches de son. Elle se précipite vers la porte et dans un faux mouvement, la heurte de plein fouet. Elle crie de douleur et s'évanouit.

Un brusque sursaut la réveilla, la trouvant dans son appartement silencieux. La nuit était déjà tombée depuis longtemps. Berlioz miaulait, assis au pied de sa gamelle, la musique s'était tue depuis un moment.

C'est décidé, demain, elle irait à l'étage supérieur voir cet appartement aux sonorités particulières.
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Céjepa Gatho · il y a
Récit bien mené, rythme maîtrisé, musique entraînante: bravo !!
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