Dimmi tutto oggi (Dis-moi tout aujourd'hui)

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A vous d'imaginer ... l'essentiel est invisible aux mots  [+]

7.30 H. Le parvis de la gare d’Udine est noir de monde. Il fait froid et le soleil est dur. Beaucoup de jeunes, beaux, bruyant, heureux. On se bouscule, on crie, on rit, on s’interpelle. Les bus scolaires les ramassent groupe par groupe et soudain le calme revient.
8 heures. A l’intérieur, comme des abeilles, en costume gris ou tailleur strict, des hommes et des femmes courent, attraper un train. Eux ne parlent pas ou plutôt si ils n’arrêtent pas, mais pas entre eux. Ils bourdonnent. Au mobile collé sur l’oreille, d’une voix agitée, saccadée. Ils sont là et en même temps ailleurs. Seulement ailleurs. J’imagine une opération à cœur ouvert. Un collègue coincé à Dubaï. Une centrale nucléaire en surchauffe. Un discours politique à terminer. Petit flottement. Les mots aspirateur, supermarket, régime s’étirent dans le sillage de l’essaim. Le temps d’un bourdonnement, il n’y a plus personne. Les ruches mobiles les ont emportées.
8.30H. La gare d’Udine est déserte. On sent l’odeur du vide : tabac froid, café amère et vieux journaux.
Au détour d’un couloir, j’aperçois un empilement de sacs et à côté deux personnes. Des africains. Un homme et une femme, je crois. Mais je n’en suis pas sure. Ils sont tellement couverts. Tout ce qu’ils ont, ils le portent sur le dos. Le reste est dans les sacs. Les sacs sont en gros vichy, bleu et blanc pour certains rouge et blanc pour d’autres. Vichy est-il condamné à l’exil ? Des sacs dépassent des bouts de vie: un pain, une orange entamée, une couverture, une bouteille d’eau,... A côté de la dame, un petit bidon de lessive déjà entamé est posé délicatement à même le sol. Sans doute pour ne pas le renverser. Je m’accroche à lui, le regarde comme s’il était la seule chose qui nous restait en commun. Que je pouvais comprendre dans cette errance.
9H. Le bureau d’information sur les trains régionaux ouvre ses portes. C’est là que je dois aller. Le monsieur africain y est déjà, salué comme une vieille connaissance par l’employé : Dimmi tutto oggi ! Il explique dans un italien hésitant qu’aujourd’hui il voudrait aller à Turin. Turin, lui dit l’employé, c’est loin... L’homme soulève les bras, l’air de s’excuser de demander si loin. Pour partir le matin, lui demande l’employé ? Oui répond l’autre. Et pour revenir, il ne sait pas.
L’employé prend alors un air inspiré et se tourne vers son ordinateur. Il tape au clavier quelques lettres et l’horaire s’affiche à l’écran. Il lui explique lentement le trajet. Il mentionne les différentes gares de passage. Il s’arrête à celles où il y aura un changement. Il lui parle de Venise qui est toute sur l’eau. Une ville qui flotte, en quelque sorte lui dit-il. Il lui parle de Milan, une grande ville, tellement prétentieuse qu’elle ne sait plus respirer. Les gens manquent d’air là bas. Il lui parle enfin de Turin. Avant il y avait la FIAT mais elle est morte depuis. Avant, depuis... Vous connaissez la FIAT ? L’employé empoigne un volant fictif et avec sa bouche fait le bruit de la voiture. Ouvrant le tiroir de son bureau fatigué, il en sort un porte-clef. Le monsieur africain fait mine de comprendre. Tout le monde est heureux...
Je vous imprime tout cela demande l’employé ? Nouveau haussement d’épaule comme pour s’excuser. Si si, je vous l’imprime, lui dit l’employé, sinon vous allez vous perdre... Il se retourne à nouveau vers son ordinateur et appuie sur une touche. L’imprimante lui répond instantanément d’un petit bruit joyeux et mécanique. Comme heureuse de pouvoir aider. Voila dit-il, tout est ici avec les heures à côté. Bon voyage et bonne journée.
Le monsieur africain plie la feuille précieusement et remercie l’employé. Il salue tout le monde et sort du bureau.
9.30 H. C’est à vous madame... Il ne partira pas. Qui ? L’homme. Ah bon. Il vient toutes les semaines avec toute sa maison, là dans le couloir. Et chaque fois, il me demande un autre trajet... Mais il ne part jamais. Je ne sais pas d’où il vient. De loin certainement. Il est ici. Décroché du monde, suspendu au dessus de nous. Alors chaque semaine, je le fais voyager. Modene, Ferrare, Rome... On en a vu du pays tous les deux. Cela me fait plaisir.
Dans les couloirs de la gare, il n’y a plus de sièges, me dit-il. Il y en avait avant...

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