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Dieu me pardonnera

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Manbusa

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L'impact des gouttes sur le métal, car c'était bien l'impact des gouttes d'eau tombant sur le métal qui résonnait dans sa tête, comme la longue intro d'un morceau de musique quand le batteur frappe le rebord de la caisse claire et que le tempo s'annonce lent et impitoyable.

La première balle avait percé la réserve principale d'eau et le précieux contenu coulait goutte à goutte sur le rebord en acier du réservoir. La deuxième avait brisé la fenêtre et s'était logé dans le mur du salon entre une peinture abstraite et le buffet.

Syrias avait l'air malin avec sa vieille vingt deux long rifle à un coup. Les autres, eux, ils avaient des fusils de guerre, des armes automatiques et des gros calibres de poing.

En général ils attaquaient la nuit mais depuis quelques temps leurs incursions devenaient plus fréquentes même la journée. Le pays étant ravagé par le chômage de masse, dans les villes et les anciennes cités ouvrières, la nourriture se faisait rare et le seul moyen de s'en procurer était de s'approvisionner dans les campagnes. Des bandes de dix à cinquante jeunes armés attaquaient ainsi des maisons isolées pour rafler la nourriture , l'argent et quelques biens (dix kilos de patates étant plus difficile à trouver qu'un flingue de gros calibre)
Le marché noir régnait en maître dans les villes et les riches évidemment avaient planqué leur capital à l'étranger, ils s'offraient le service d'hommes de main lourdement armés pour garantir leur sécurité.

Tout ce que les écrivains de science fiction avaient prédit dans leurs satanés bouquins qui plaisaient tant à une bande de marginaux pessimistes devenait la triste réalité. Tout ces paranoïaques bourrés d'alcool et d’amphétamines avaient donc raison ? Anthony Burgess, Georges Orwell, Philipp K Dick, l'homme était l'avenir du néant et des immondices. Dans les rues étouffées par la pollution régnaient le désordre et le chaos.
Quelques citadins s'étaient réfugiés à la campagne vivant simplement et pratiquement en autarcie, se défendant à présent contre ces bandes sans foi ni loi ou plutôt sans morale ni éthique.

Syrias, lui, avait acheté cette maison une trentaine d'années auparavant quand le monde était encore le monde des hommes. Un demi hectare de terrain pauvre, une petite maison de cinquante mètres carré avec une grande grange, ce qui lui suffisait amplement. Sa femme étant décédé depuis dix ans d'une longue maladie, il s'était retrouvé seul dans cette maison à cultiver son jardin et élever ses quelques poules. De temps en temps il travaillait en échangeant des services ou contre un peu d'argent pour se procurer le matériel ou la nourriture qui lui manquait. Il s'éloignait rarement de plus de vingt kilomètres, ne disposant que d'un vélo comme moyen de locomotion et ne se risquant pas à abandonner sa demeure plus d'une journée.

Un soir, quand il était rentré, sa maison avait été visitée et on lui avait piqué sa tronçonneuse, une bouteille d'alcool de prune, quelques disques et ses revues pornos. Non c'est sur, il ne s'éloignait que rarement et comme il disait toujours : « Je ne sais pas si Dieu existe, mais le diable j'en suis sur . D'ailleurs, il ne peut y avoir que le diable pour piquer des revues pornos et des disques de Led Zeppelin. ».

Syrias avait soixante douze ans et son embonpoint des années fastes s'était envolé comme neige au soleil. Ne mangeant pratiquement que des légumes, il était devenu sec comme la momie de Ramses II. Son prénom ridicule qui faisait marrer tout le monde et qui faisait penser à un héros de la mythologie grecque, il le devait à son père qui l'avait trouvé un jour de beuverie de mille neuf cent soixante sept.

Sa vie, malgré tout il l'aimait bien Syrias, même si ça pouvait ressembler à de la survie : Ses journées à bricoler, réparer, cultiver son jardin au rythme de la nature. Pas de télévision, d'ailleurs il ne restait plus qu'une chaîne unique, insipide avec peu de programmes ou les journalistes vous expliquaient que tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Pas d'Internet et de toute façon, il n'y avait aucun réseau. Son ordinateur lui servait uniquement en stockage d'information, en logiciel de calcul ou pour enregistrer de la musique. Ses relations se limitant à un ami qui habitait à six kilomètres et avec qui il partageait un repas, un coup à boire et avec qui il jouait de la guitare une fois par semaine.

Il aimait passer des après-midi à observer le ciel et regarder se dessiner de lointains rivages, des montagnes aux neiges éternelles surgir d'un bouquet d'arbres ou le visage d'une femme oubliée, des ravins encaissés ou nul homme n'est jamais allé, des instants passés à écouter les soli interminables et toujours différents des merles au printemps et le long de la rivière quand il allait à la pèche, l'ondulation de l'eau qui semble dissoudre l'espace et le temps qui absorbe le ciel et les arbres pour reproduire un paysage symétriquement flou comme dans un rêve. Il avait toujours été fasciné par l'eau, son mouvement, son reflet et son chant mélodieux aux notes cristallines. Ce miroir tremblant qui cachait en dessous des êtres mystérieux et invisibles.
A la pêche, vous ne savez jamais quel poisson vous allez attraper à part dans les court d'eau à truites. La vie de Syrias, c'était ça : plus de femmes, pas d'enfant, juste le plaisir de goûter chaque instant du présent et ça il y tenait plus que tout. Et une petite bande de crétins analphabètes voulait le lui prendre. Il n'en était pas question, de toute manière, il n'avait pas peur de crever, il se défendrait jusqu'au bout, il n'avait rien à perdre.

Il aperçut alors dans les fourrés, en face, à environ vingt mètres, une ombre qui se déplaçait. Protégé derrière la porte d'entrée, renforcée par une tôle de cinq millimètre d'épaisseur, il avait réalisé une petite ouverture pour pouvoir observer tout en étant à l'abri. Il ajusta son arme et tira. Un cri ! suivi aussitôt d'un

- L'enculé, il m'a touché au bras

A présent il entendait des chuchotements dont il ne distinguait pas les mots.

La troisième balle fracassa une carafe sur la table répandant le peu de vin qui restait. Syrias était étonné que ses visiteurs ne l'attaquent pas à l'arme automatique. Ils devaient certainement économiser leurs munitions. C'était d'autant plus inquiétant qu'ils allaient essayer de l'avoir par surprise .

Et maintenant l'impact des gouttes sur le métal du réservoir résonnait dans sa tête rythmant l'espace d'un tempo linéaire et persistant. Sa réserve d'eau était en train de foutre le camp à cause d'une bande de demeurés primaires et barbares...

La quatrième balle traversa la tête de Syrias et lui éclata la boite crânienne. Le projectile de onze quarante trois ne lui laissa aucune chance. Il s'écroula sur le plancher dans une mare de sang.
Un jeune homme de seize ans environ sorti de la pénombre . Il était passé par la porte arrière de la maison que Syrias avait oublié de verrouiller : erreur fatale. S'approchant du corps ensanglanté il lui cracha dessus et lâcha un

- Putain d'enculé
- On a fini par l'avoir mon frère
lui répondit son complice qui s'approchait à son tour. Il s'emparad'une bouteille de whisky qui se trouvait sur la table et d'une rasade vida le restant du contenu.

- « Mais qu'est-ce que tu fous mon frère » ? lui dit le plus jeune « Tu sais bien que... »

- « Dieu me pardonnera » lui répondit l'autre en rigolant.

PRIX

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Manbusa · il y a
merci philippe.Je doit en avoir d'autres dans ma besace
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Philippe Pouillaute · il y a
Hey! trop bien cette histoire !
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Eddy Riffard · il y a
Distrayant et efficace, avec une chute lourde de sens.
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Yann Suerte · il y a
Au grain des sens, au fil des mots...Superbe...Si vos pas vous y perdent, je vous invite bien cordialement à visiter mon "Atelier". Belle journée
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Arlo · il y a
A L'AIR DU TEMPS d' Arlo est en finale du grand prix été poésie. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.
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Chantane · il y a
mon vote pour une histoire particulière
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Arlo · il y a
Extrêmement dur et peut-être futuriste. Les votes d'Arlo qui vous invite à découvrir son dernier poème " à l'air du temps" retenu pour le prix été poésie. Bonne journée à vous.
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Joëlle Brethes · il y a
Quelle chute !
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Sourisha Nô · il y a
le 11,43 fait effectivement de gros trous..au Cheytac ils auraient pu l'avoir à 800m..;-))
très bon texte, un état des lieux de la société telle qu'elle risque d'être dans cinquante ans à peine, tous survivalistes confondus:)

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