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Dies Irae

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Gérard Aigle

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Je me suis réveillé, je crois vers quarante ans. Quarante années d’une adolescence persistante, sinueuse et souvent vaine. Ma tête était pleine de choses à dire, à raconter, et qui débordaient de ma mémoire.
Et soudain, le calme. Le calme du marcheur qui découvre du sens dans les heures qui s’écoulent. Je frottai mes yeux, pour chasser les dernières ombres. Il faisait jour. Un jour cru, sans concessions.
*
Ce matin-là, j’ai dit à ma femme, avec l’espoir secret qu’elle me comprît à demi-mot, car je ne me sentais pas la clarté d’esprit nécessaire à discourir, je lui ai dit  :
- Ce matin, vois-tu, ce qui me manque, c’est de la colère...
- Ah bon? a-t-elle dit, de la colère  ? – puis en se retournant de l’autre côté du lit - Tu as sans doute raison et je crois que je te comprends...
Un peu interloqué, un peu abasourdi par sa réponse, j'ai trouvé quelques ressources nécessaires pour expliquer, en partie, le trouble qui s’était emparé de mon esprit.
-- Comment te dire?...Il me semble que j’ai perdu le goût et le sens de la colère. Ce qui m’aurait indigné, exaspéré, il y a vingt ans seulement, aujourd’hui il me semble que cela glisse, effleure et parfois même s’imbrique dans le puzzle de la vie. J’ai la sensation amère d’être entré dans les années de compromis. Dis-moi, réfléchis bien, depuis combien de temps, combien d’années, je ne me suis pas mis en colère? Je crois, maintenant, avec le recul du temps, qu’elle donnait de la saveur aux autres instants! Je me souviens que j’entrais parfois dans des crises terribles, pour une mauvaise parole, pour des certitudes à défendre, pour des inepties peut-être, mais qui me paraissaient alors primordiales. ..»
J'ai marqué un temps d’arrêt. Elle n'a rien dit. J'ai donc conclu :
- Aujourd’hui, j’ai le sentiment d’être un handicapé de la colère, un castrat de l’ire en quelque sorte et j’en souffre ce matin.  »
Elle m'a souri.
- Ce qu’il me faudrait, ajoutai-je , c’est une bonne vieille colère, pour redonner à mon esprit un souffle salutaire...si tu veux bien, demain, je pourrais en faire une...une petite pour commencer  !  »
**
Il me fallait un prétexte  : je l’ai saisi au matin, dès l’heure du petit déjeuner, dans la cuisine. Il m’a semblé qu’il ne fallait pas différer, ni temporiser devant la difficulté de l’exercice. Une orange bleue, orange de poète, dans la corbeille à fruits. Je l’ai prise et l’ai placée devant les yeux de ma femme. J’ai tempêté sur le gâchis de nourriture, j’ai fait des reproches que je voulais cinglants  : elle était donc incapable de gérer convenablement notre budget d’alimentation! Je l’ai regardée droit dans les yeux, sans ciller  : j’ai jeté sur le carrelage de la cuisine le reste de la corbeille  :
-Voilà ce que j’en fais de tes fruits  !  »
Il me fallait absolument une grossièreté pour ponctuer, j’ajoutai donc «  Merde  !  » sans réfléchir et aussitôt convaincu de la banalité du propos.
Ma femme me regardait, en spectatrice.
- Pas mal  ! m'a-t-elle dit. Le geste est encore là, précis et sûr, la voix est bien posée et le ton est assez juste. En fait, je pense que tu retrouveras vite. Les paroles manquent cependant, à mon avis, un peu de pertinence!
- Tu crois  ? ai-je demandé , inquiet de percevoir une réserve dans son appréciation.
- Oui, il me semble... Il va te falloir trouver maintenant des raisons valables de te mettre en colère. Ce ne sera sans doute pas le plus facile, car ce que tu viens de faire n’est ni plus ni moins qu’un exercice de style, une pratique, somme toute, très artificielle.  »
J'ai senti , au fond de moi, assez désemparé, qu’elle avait raison. La colère, c’est comme la natation, ça ne s’oublie pas vraiment, mais si on ne pratique pas régulièrement, on perd le souffle, on respire de façon saccadée, on finit par pratiquer l’apnée de survie.
Pour la longue colère de fond, il faut de l’entraînement et du rythme, il faut un théâtre et un sujet, un bon sujet  : la politique par exemple, ou la philo peut-être, les voisins et leurs enfants...Autant de thèmes à redécouvrir, après les avoir éviter pendant des décennies .
***
Je décidai alors de faire un choix exclusif, de trier, pour ne pas disperser les forces renaissantes de mon besoin existentiel de colère. Je me limiterais donc, dans un premier temps, au cercle domestique. Je pourrais ainsi m’exercer sans spectateurs étrangers, à travailler ma gestuelle et à poser ma voix . J’ambitionnais, pour le prochain mois de septembre, ma première sortie dans le monde  : une colère contre notre voisin du dessus , au prétexte déjà trouvé qu’il avait fait pousser des capucines sur son balcon. L’odeur fade de cette plante stupide nous incommodait les soirs de canicule...
****
Je me sentis alors rajeunir, et comme secouant une gangue, retrouver une verdeur spirituelle et physique inaccoutumée. La tête bouillonnante de projets d’ires, ma vie reprit un cours imprévisible et chaotique qui me la fit goûter à nouveau. Et dans cette plénitude, je rendis également de ce fait, à partir de ce jour, à ma femme perplexe, des honneurs conjugaux qui lui rappelèrent le temps immature de mes jeunes années de colère .

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Lili Caudéran · il y a
Qui a dit qu'à ne plus s'indigner on devient impuissant???
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Gérard Aigle · il y a
Je ne sais pas, sans doute quelqu'un qui s'y connaissait ... Merci pour votre lecture!
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Utilisateur désactivé · il y a
bien écrit et bien mené mais je ne crois pas que l'on puisse instrumentaliser sa colère (l'angle est intéressant en tous cas)
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Richard · il y a
rien que le titre... je l'ai vue au theatre il y a 10ans...
l'écrit n'a rien à voir, et je l'ai trouvé tres agréable, et fluide...
mon vote
invitation dans "mon chateau"ma 1ère nouvelle, une autobiographie... ;-)

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Utilisateur désactivé · il y a
De la fureur dans ce texte ! J'ai aimé le ton et le style . C'est une belle découverte. Mon vote symbolique.
Sur ma page, si le cœur vous en dit, "le coq et l'oie" (poème-fable) est en finale du prix été. Je vous invite.

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Moonath · il y a
un jour de colère au caractère littéraire et salutaire...
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Guy Bellinger · il y a
Une manière très originale d'aborder le thème perte de l'aptitude à la colère et à la révolte, laquelle il est vrai, s'émousse le plus souvent avec l'âge.
Pour une leçon de colère, je vous suggère la lecture de ma nouvelle « Querelle d'amoureux » (http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/querelle-d-amoureux). Et si vous n'êtes enragé contre moi après cela et que vous le "dies irae" encore, celle de mon récit sélectionné pour le Prix de Printemps de la Nouvelle, « Fatum » (http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/fatum-1)

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Cajocle · il y a
Patrick Bruel chantant Barbara.... de la fureur, de la haine.
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Gérard Aigle · il y a
Je n'avais que 40 ans....oui je sais la jeunesse n'est pas une excuse ....
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Paulbrandor · il y a
Une petite colère thérapeutique bien construite et bien piquée. +1
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Gérard Aigle · il y a
Merci encore pour votre attention...
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