Dévolution

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Bien qu’élevé au plus près des plages normandes, Antoine Lefranc est toujours demeuré piètre pêcheur. Aussi, faute de poisson, il attrape des mots dans son épuisette et les répand sur des  [+]

Aujourd’hui encore, pas de nouvelles du gouvernement central.
Certains prétendent qu’il n’y a plus personne là-bas, qu’ils ont quitté la Terre en douce à bord d’un vaisseau spatial, nous abandonnant ici, comme on faisait avant avec les vieux chiens sur les aires d’autoroute.
Juché sur un brin d’herbe, je profite des rayons du soleil qui réchauffent ma carapace. Mes antennes sont agitées mollement par la brise qui souffle du sud. Aujourd’hui sera une belle journée. Je grignote pensivement l’extrémité de mon promontoire végétal.
Deux trois brins d’herbe et trois gouttes d’eau suffisent dorénavant à nourrir un humain en 2230. Enfin, je ne sais pas si on peut encore nous qualifier d’humain. Nous possédons une paire de mandibules, six pattes, des yeux aux multiples facettes et ne mesurons pas plus d’un pouce. Un pouce... encore une expression désuète, qui date de l’époque où nous en possédions.
Au début, il y a bien eu des protestations, quand le gouvernement nous a annoncés que la mutation était la seule solution face à la raréfaction des ressources. Mais force était de constater que l’on n’avait plus le choix. On avait épuisé la Terre. Nous étions trop nombreux et les ressources manquaient cruellement. Tels étaient les termes d’une équation impossible à résoudre. Impossible à résoudre pacifiquement, tout du moins. Il y eut des guerres terribles, qui n’aboutirent qu’à polluer un peu plus la Terre et à raréfier ses ressources. Alors le gouvernement central eut une idée. Une idée saugrenue, mais une idée tout de même. Une idée inspirée d’une citation de Thomas More, le premier à avoir inventé un monde régi par un idéal : « ce qui rend avide et rapace, c’est la terreur de manquer ». Tout était dit dans cette citation. Il fallait supprimer le manque. Et pour supprimer le manque, il fallait soit faire naître l’abondance, soit diminuer nos besoins. L’abondance, on avait fait une croix dessus. Dessaler l’eau de mer, transformer des grains de sable en protéines... ça ne marchait pas. Alors on a diminué nos besoins. De façon drastique.
On savait la génétique capable de miracles. Qui le désirait pouvait changer sa couleur de cheveux, développer une insensibilité au froid ou même se faire apposer un troisième œil au milieu du front. Rien n’était impossible, à condition d’en avoir les moyens. Pour mettre en place le programme global baptisé « Dévolution », le gouvernement mit énormément de moyens.
« Dévolution » nous fit tous muter. En dix jours, nous perdîmes tout ou presque : taille, poids et apparence initiale. Le prix à payer était fort, mais l’humanité était sauvée. Le salut n’était pas venu d’une quelconque divinité, mais de nous-mêmes. Nous étions devenus notre propre Prométhée : il y avait de quoi se réjouir, non ? Ce fut le discours du gouvernement central. Ceux qui n’y adhéraient pas disparurent. Le gouvernement assura qu’ils étaient rentrés dans le rang. Je pense qu’on les avait plutôt rentrés sous terre.
Il faut admettre qu’outre le fait qu’il permette la survie de l’espèce, « Devolution » a bien des avantages : nous nous ressemblons désormais tous, à peine certains sont-ils un peu plus verdâtres que d’autres, et nous parlons tous la même langue via nos antennes qui transmettent nos pensées. « Devolution » a réalisé le rêve d’égalité poursuivi par les hommes.
Seul le gouvernement central n’a pas muté. Ils gardent leur apparence humaine pour pouvoir pianoter sur les ordinateurs. Ils s’affairent à trouver des solutions pour créer des ressources suffisantes en quantité : exploitation des fonds marins, établissement sur d’autres planètes... Ils travaillent jour et nuit pour faire de « Devolution » un programme provisoire, et nous rendre notre aspect initial. Depuis, nous sommes dans l’attente de nouvelles. Cela fait cinq ans maintenant. Ils doivent vraiment être très affair...

***

D’un coup de pinces, Minsovil écrasa l’affreuse sauterelle. Il ne les supportait pas, ces hideuses bestioles qui pullulaient partout où il posait ses tentacules. Il se fit aussitôt réprimander par son collègue, l’explorateur en chef Remival. Remival commandait l’expédition. Cela faisait cinquante jours qu’ils exploraient cette planète.
— Minsovil, enfin ! Nous sommes ici pour étudier cette planète, pas pour faire un carnage ! Toute répugnant qu’il soit, il ne t’avait rien fait, cet insecte !
Minsovil fixa ses trois yeux sur Remiva qui venait de le réprimander.
— Pardon patron, c’est plus fort que moi. Quand je pense que ces créatures infestent la Terre, alors que les hommes ont disparu, ça me met hors de moi ! Songez donc : les hommes n’avaient pas que des qualités, mais ils ont créé de tels chefs d’œuvre ! Leur musique était délicieuse, surtout celle d’un dénommé W.Mozart et d’une certaine C.Dion. Quant à leur bâtiments, certains tiennent lieu de vraie prouesse architecturale : vous avez vu la parfaite rigueur géométrique de ces pyramides ? Je donnerai tant pour les rencontrer !
— Je ne désespère pas de les retrouver. A mon avis, ils se cachent. Si ça se trouve, ils sont peut-être juste sous nos yeux...

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