Devoir de mémoire, 3ème B

il y a
3 min
524
lectures
30
Qualifié

"Raconte pas ça." allophone  [+]

Image de Hiver 2021
En chemin, j’avais mille fois répété mon discours, mais face à lui, je me trouvais muette.
— Je voudrais que tu me racontes la Bosnie, annonçai-je finalement.
C’était si simple pourtant, me semblait-il. Zlatan, mon oncle, se tenait très droit dans son fauteuil roulant. Il me sondait du regard. Depuis que je venais le visiter à l’EPHAD, je ne l’avais connu qu’à travers cette expression de visage à la fois impassible et pénétrante. Je développai, faussement désinvolte :
— C’est un devoir pour l’école. On doit poser des questions à nos vieux respectifs sur leurs souvenirs de guerre.

Autour de nous, le parc de la maison de santé était vide et son allée en petits cailloux clairs me renvoyait la lumière du soleil dans la tronche, mais c’était sans doute la blancheur insolente de la copie double que je tenais maladroitement sur le dos d’un classeur me faisait le plus mal aux yeux. J’hésitais à m’asseoir.
Mon vieil oncle finit par détourner son lourd regard de moi et de mes stylos.
— Ça n’a aucun intérêt que je te raconte la guerre, dit-il.
Je soupirai :
— Ça a l’intérêt que si tu me racontais deux trois trucs quand même, je pourrais finir l’année sans aller au rattrapage.
Il sembla un instant évaluer la pertinence de mon argument, qu’il jugea médiocre. Sans doute ce motif était-il encore plus dérisoire pour lui qu’il ne l’était déjà pour moi, mais je ne savais pas quoi dire d’autre.
— Tu es venue jusqu’ici pour ça ?
— Oui.
Non, pas vraiment, pensai-je. Je viens de faire deux heures de bus et ça m’a couté beaucoup d’argent. J’aurais très bien pu rester chez moi à lire des livres de la médiathèque.
— Tu peux t’asseoir dessus.
— Mais putain, Zlatan… !
— Le banc. Tu peux t’asseoir dessus. Tu vas pas rester là plantée comme une gourde.
— Oh.

Je n’aimais pas ce devoir scolaire. Le discours de nos professeurs sur notre devoir de mémoire ne m’avait jamais intéressée et je saturais. La semaine passée, ils nous avaient emmenés compter les tombes dans un cimetière de Normandie. Multiplier les vingt-sept croix de la première allée par le nombre de ces dernières ne nous avait pas émus.
— Ils aiment bien les horreurs, dans ta classe.
Ce n’était pas une question de la part de mon oncle. Je pensai : oui, plus ou moins, du coup. On apprend par cœur une définition tellement évidente et impersonnelle du mot « guerre » qu’elle a un peu eu raison de notre empathie, et les histoires sanglantes on trouve ça rigolo. Mais je haussai les épaules.
— Tu leur fais une photo de mes mains, ça suffira.

Je sortis mon téléphone.
J’aimais ses mains, mais je ne m’étais jamais permis de le lui dire. Il autorisait très peu les marques d’amour, de toute façon.
La gauche avait quatre doigts ; ce n’était pas une particularité de naissance. Pour ne pas laisser un trou béant en lieu et place du doigt d’honneur qu’il avait dû faire à l’ennemi en 1992, son index et son annulaire furent ressoudés ensemble, conférant à sa main une forme fatalement affinée, subtilement extraterrestre. Une longue cicatrice pâle et brillante se dessinait alors sur sa peau foncée, comme un trait de colle blanche pour réparer une poterie en terre.
La droite avait trois doigts : il manquait l’index et le majeur, sectionnés au-dessus de la première phalange. Je connaissais déjà cette histoire : il avait mis sa main devant le canon d’une arme pour dissuader la personne de faire feu. C’était mon père qui m’avait raconté. Les veines en relief qui en parcouraient le dos m’évoquaient une vieille carte routière. Un tatouage bleuté à moitié effacé tachait la zone entre le pouce et l’index, comme si on avait voulu marquer une ville à cet endroit.

— C’est tout ce que j’ai à raconter sur la guerre, dit-il.

Je rangeai mon portable en sachant pertinemment que je ne monterai cette photo à personne. C’était une horreur que je voulais garder précieusement pour moi.
— Tu étais dans quelles villes pendant la guerre ? risquai-je.
— Pale.
— C’est où ?
— Sur la route de Sarajevo.
— Et il y avait quoi, là-bas ?
— Rien. Des conspirateurs.
— Ça ressemblait à quoi ? C’était une grande ville ?
— Qu’est-ce que ça peut foutre ?
Il soutient plusieurs secondes mon regard incrédule, avant de marmonner une vague excuse et de reprendre en main les roues de son fauteuil.
— C’est pas grave… soufflai-je davantage pour moi que pour lui. C’est nul comme devoir.
Le silence s’était de nouveau imposé entre nous. Je jouais avec une mèche de mes cheveux, pensive, tandis que l’idée de centrer ma rédaction sur le récit d’un grand-père imaginaire se dessinait dans mon esprit. J’étais déçue.
— Tu sais, c’est pas pour t’emmerder, mais j’ai vraiment rien à dire sur la Bosnie. À part que j’y étais et que j’ai rien fait, tu parles d’une histoire ! Tu ferais mieux de la lire dans des bouquins.
— Oui sans doute… répondis-je, sèchement peut-être.
Enfin, je ne voulais pas que ma déception ne se voit de trop. Car comment justifier, avec un gars comme ça, que c’était son histoire à lui qui m’intéressait ? Que j’en avais rien à foutre du devoir d’école, enfin que c’était un bon prétexte, parce que c’était lui que je voulais connaitre ?
Je ne me sentis pas autorisée à lui demander ce qu’il entendait par « rien fait ».
— Il t’a jamais rien raconté, Antoine ?
— Bah, euh… J’étais petite.
D’autant que c’est pas les anecdotes ponctuées de blagues de mon père qui vont intéresser l’assemblée, gardai-je pour moi.
— Ça se mettrait pas dans un devoir d’école, de toute façon. Les gens vont te regarder.
J’acquiesçai. Les histoires individuelles n’avaient peut-être pas leur place au programme scolaire, effectivement.
— Ça me ferait plaisir que tu me racontes quand même, lançai-je en rangeant mon classeur et mon stylo. Un autre jour ! Plus tard ! Mais avant que tu chopes la maladie de vieux avec le nom allemand, là.
— Hmm. On verra.

« On verra. »
En attendant, ma grand-mère m’avait raconté deux trois trucs sur l’Occupation quand j’étais plus jeune.
En faisant un peu marcher ma mémoire, j’aurais surement 12.
30

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !