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Deux mots et demi de vertige

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Axelle Amouroux

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Elle lança deux billets au chauffeur du taxi, accompagnés, négligemment d’un « Gardez la monnaie », déjà évanoui dans la chaleur qui pesait dehors. Enfin, elle était devant chez elle. La jeune fille avait perdu deux jours. Elle pensa à tout ce qu’il aurait pu se passer, en quarante-huit heures.

Sa main tremblante tourna la poignée de la porte. Son père était dans la cuisine.

« Papa ! Est-ce qu’il est venu ?

— Non. Où étais-tu ?

— Je... Je t’explique dans une minute ! »

Laissant s’évaporer les cris de son père, Élisa se rua dans les escaliers. Sa gorge se nouait douloureusement. Les larmes allaient-elles couler ?

Sa chambre, là, au bout du couloir. Elle y entra, et se jeta sur son lit. Une lettre avait été posée sur l’oreiller. Ses doigts fins se saisirent de l’enveloppe immaculée. Aucun nom n’y était inscrit. Elle l’ouvrit lentement, et s'empara des deux feuilles soigneusement pliées par leur auteur. Un frisson glacé descendit le long de sa colonne. C’était son écriture, à lui. Il avait inscrit la date à laquelle il avait copié sa lettre tout en haut, c’était il y a deux jours. Si elle avait pu rentrer plus tôt ! Elle inspira, et ses yeux parcoururent les lignes d’encre.

"Ma si chère Élisa,

Ma douleur ne trouve plus les mots qui sauraient la transformer en simple mélancolie. Je voudrais t’écrire une lettre enflammée, mais je ne sais pas si je pourrai trouver les mots de l’amour, je ne l’ai jamais su, et c’est peut-être pour cette raison que j’en suis là... Là, à me demander si je n’aurais pas mieux fait de faire taire mes sentiments qui me hurlaient de t’aimer à en crever. Peut-être que si j’avais eu assez de volonté pour ne pas tomber amoureux de toi, peut-être que nous serions moins malheureux aujourd’hui, finalement. Et pourtant, je dis ça maintenant, mais je sais que je n’aurais pas pu. Tu étais trop là, trop toi. Il y avait tes yeux si bleus : je nageais dans cet océan, et j’étais perdu. Je suis perdu. Il y avait tes cheveux, ton corps, ton sourire, comme un éclair, fulgurant. Et surtout, il y avait ton aura qui résonnait comme une explosion. Tu n’es pas de ses filles que l’on remarque parce qu’elles crient ou parce qu’elles respirent la joie de vivre. Non, tu es mille fois plus que ça. J’ai été fasciné par ton mystère. Je n’ai pas encore trouvé la solution de l’énigme, tu vois. Mais je cherche encore pourquoi tu me bouleverses à ce point. Peut-être est-ce à cause de ton regard, à la fois ailleurs et trop présent, sur toutes les choses autour. Peut-être est-ce le ton de ta voix claire, quand elle dit « non ». Peut-être est-ce ta façon de vouloir disparaître, alors que tu oses affronter la cruauté du monde à chaque seconde. Ou peut-être que c’est ton souvenir, dans chacune de mes pensées, qui me bouffe. Je me souviens de notre rencontre, sous les chênes, je n’avais jamais vu quelqu’un pleurer avec autant de dignité, et de conviction. Quand je t’ai demandé pourquoi tu pleurais, tu m’as regardé bien droit dans les yeux et tu m’as dit « J’ai perdu le vertige qui rend la vie supportable. », et tu avais l’air tellement convaincue d’être victime d’une injustice insurmontable. Sur le coup, je n’ai pas compris ce que tu voulais dire, j’ai même pensé que tu devais être dépressive, mais maintenant je sais. Mon vertige à moi, depuis sept mois, c’est toi. Chacune de tes paroles est une avalanche douce que je prends en pleine figure, et je me rends compte que la vérité est vertigineuse. Et la première fois que tu as joué du violoncelle devant moi, tu t’en rappelles ? Tu semblais tellement triste, mais aussi tellement forte, et tellement belle. Ton instrument et toi, vous ne formiez plus qu’une seule onde mélodique, qui vibrait jusqu’à mon cœur. Je ne crois pas que tu aies conscience de ton talent. Quand tu joues, les émotions déferlent. C’est une véritable averse de sentiments, je te jure. Tu effleures les cordes de ton archet, de ton cœur, et c’est le seul moment où tu deviens transparente : enfin, on aperçoit quels espoirs et quelles souffrances tu peux cacher au creux de tes poumons. Tu dégages quelque chose de sincère et d’étrangement sensuel, c’est comme si tu faisais l’amour à ton violoncelle, à la manière d’un rêve. J’espère que mes mots ne te choquent pas. C’est juste que tout s’embrouille dans ma tête, parce qu’aujourd’hui j’ai compris que tu voulais me fuir. J’ai vu que j’allais te perdre, et ça m’a fait prendre conscience que je ne pouvais plus attendre une seconde de plus sans que tu saches ce que je pense de toi, de nous. Je ne graverai pas les deux mots et demi qui officialisent trop de choses, je sais qu’ils te font peur, et je comprends. Mais laisse moi t’approcher encore, laisse moi une place dans ta vie. Je sais que rien ne pourra être ordinaire, rien ne sera normal, mais l’amour n’a pas de lois et je suis prêt à suivre tes règles. Une dernière fois, tends moi les bras. Raconte-moi tes gestes familiers, tes caresses et tes mots. Je saurai tout encaisser sans t’emprisonner. Je ne désire que toi, et même si demain tout s’envolera, je veux essayer de te redonner le goût du vertige. S’il te plaît, laisse-moi cette chance. Je vais bientôt m’arrêter d’écrire, car je devine que tu ne peux pas supporter les supplications, tu n’es pas habituée à ce qu’on ait besoin de toi. Sache simplement que sentir ton cœur battre contre moi est la sensation la plus enivrante que je connaisse, et je ferais n’importe quoi pour la retrouver. Pour te retrouver, Elisa.

Si tout ça trouve un écho dans ton esprit, rejoins-moi. Viens. Mon train part à 16h17, mardi. Tu peux même venir à la gare pour me dire au revoir, si tu veux. Cela fait donc trois jours, pour que tu réfléchisses. Si tu n’es pas là mardi, ou avant, je saurai que j’ai été trop maladroit. Reste fidèle à toi-même, ne viens pas par pitié. Retrouve-moi seulement si tu te sens prête. Si tu n’es pas au rendez-vous, je serai effondré, bien sûr, mais je comprendrais. Toujours.

Comment dois-je finir cette lettre ? Dois-je écrire « à bientôt » ? ou « adieu » ? Je préfère te laisser choisir. Tu es libre d’inscrire le dernier mot.

L. , avec ses deux tonnes et demie d’espoir"

Les battements de son cœur allaient trouer sa poitrine. Elle froissa les feuilles dans ses deux poings serrés. Et un pressentiment effroyable la saisit toute entière. En un instant, ses yeux bleus se posèrent sur le réveil, sur sa table de nuit. Le cadran numérique indiquait mardi, 16:42. Élisa sentit sa tête tourner, la chambre devint floue sous ses yeux.

Il était déjà loin.
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