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Détour par le Clos Lucé

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Détour par le Clos Lucé

Ce samedi matin de printemps, une température déjà au-dessus des normes saisonnières, ainsi qu’un ciel désespérément bleu, promettait à la Creuse une journée supplémentaire d’étouffement dans la vaine attente de précipitations qui éloigneraient, pour les éleveurs, le spectre menaçant d’obligatoires restrictions d’eau.
Prune, 9 ans, la fille unique du couple, assise sur l’un des bancs fixés à la massive table-monastère de chêne qui occupait les deux tiers de la largeur de la vaste cuisine - elle l’avait mesuré avec l’aide de son père, adorant les chiffres - séchait présentement sur un devoir, à rendre impérativement ce lundi. Procrastination inhabituelle, justifiée par son manque évident d’enthousiasme. Elle adorait également ce mot compliqué, apte à exercer sa jeune mémoire, découvert dans le dictionnaire suite au hasard d’un article, lu dans l’une des revues mensuelles agricoles abandonnées au salon.
Queue de cheval rousse attachée haut par un simple élastique, grande pour son âge, avantage quelque peu amoindri par un sérieux début de boudinage, dû à une consommation excessive de barres chocolatées, crayon mordillé par l’exaspération de la panne d’inspiration, ses yeux bleus pailletés de gris s’évadaient vers le plafond. Poutres noircies par le temps et les feux fréquents de l’imposante cheminée de pierre, assez grande pour y griller moitié de bœuf ou porc entier. Couraient vers l’extérieur, les prairies, survolant les caisses de géranium alignées sur le rebord des fenêtres, là où paissait une partie de leurs 120 vaches, qu’elle brûlait de rejoindre. D’observer, de nommer, de compter...
- Paix, Job ! J’ai à travailler, lançait-elle au fox terrier qui s’était redressé, pressé d’aller taquiner les jarrets des grosses bêtes placides et ressentant l’énervement de Prune.
Vendredi, au dîner, elle s’en était plainte, recherchant l’aide parentale. Il lui avait été rétorqué d’une même voix qu’écrire une page de cahier sur Leonard de Vinci, évoqué à l’école pour les 500 ans de sa mort, ne serait pas un problème. N’avaient-ils pas, tous les trois, l’été passé, fait la tournée des châteaux de la Loire les plus célèbres, pour terminer au Clos Lucé ? Distance kilométrée par père et fille...
-. Comment l’aurais-je oublié ? Avait prudemment renoncé Prune, soucieuse d’éviter toute confrontation. Suppression possible de ses délices chocolatés. Mais comment coucher sur le papier l’émerveillement qui avait fait s’emballer son cœur, comme lorsqu’elle courait après Job, ses vaches ou tous à la fois ?
Deux ans sans sortie avaient précédé cette fabuleuse escapade. Souffle de liberté, dans une existence assujettie aux pis des vaches et aux aléas financiers.
40 bêtes et des comptes enfin dans le vert, la maladie de la langue bleue balayait cet équilibre, chèrement acquis. Animaux mis en quarantaine et lait interdit à la vente ! Leur poulailler et leurs bras à se louer chez les autres, pour seul profit. 18 mois de galère, à maintenir l’exploitation au seuil vital, grâce à l’aide généreuse du frère généticien du père de Prune. L’enfant elle-même, suite à de savantes additions et soustractions, renonçant à ses fameuses barres chocolatées. Argent économisé, soigneusement stocké dans sa tirelire, joint aux piécettes reçues ou gagnées pour divers coups de main chez les voisins. Sa taille qui s’affinait... Un fox terrier, pris à la SPA en récompense, qu’elle prénommait, non sans humour, Job. Référence au Job de l’Ancien Testament, évoqué par le curé dans l’une de ses messes dominicales.
18 mois d’avenir incertain, avant l’ouverture d’une minuscule fenêtre sous la forme d’un concours agricole départemental. Nombre de vaches nécessaires à une saine exploitation et gestion informatisée offertes, selon le postulat du vainqueur. Jours et nuits à plancher, yeux qui piquaient et tête qui dégringolait parfois de sommeil, épaulé par un ami informaticien du frère généticien. Multiples et compliquées opérations et réflexions, Prune ajoutant son grain de sel, dessins, tableaux, plans, drones futuristes pour photographier, arroser, fertiliser : l’exploitation de rêve, entièrement informatisée, prenait forme sous les industrieuses et douées mains paternelles. Dessinateur de talent mis à contribution, en échange d’intéressement dans l’hypothétique future ferme.
Projet finalisé et envoyé, tout s’emballait. Déclarée gagnante, leur exploitation renaissait de ses cendres. Anciennes vaches remplacées, étables rénovées et assainies, des bétaillères amenaient les 120 bêtes espérées. Une équipe de techniciens et d’informaticiens investissait les lieux. Un immense tableau avec innombrables boutons et télécommandes, à en donner le vertige, envahissait tout un mur du bureau. Pesage, quantité de nourriture par bête, traite, médicaments, et tout le reste, se gérerait d’ici. Signal d’alarme dans la chambre à coucher, en cas de vêlage difficile ou grippage imprévu du système. Deux drones à disposition : le premier, pour les photos aériennes. Le second, expérimental, pour l’arrosage et la fertilisation bio. Condition sine qua non pour obtenir l’autorisation de le tester.
Période de rodage obligatoire et grands moments de solitude, n’aurait-il pas mieux valu jeter l’éponge plutôt que se lancer ce défi fou ? Roule Simone, tout marchait comme sur des roulettes ! Foin d’économie, Prune se remettait à son péché mignon et aux kilos superflus, au grand dam de tous.
Profit et temps optimisés, misère et soucis derrière elle, la famille prenait la route de la Loire, terminus, le Clos Lucé. En son absence, Tonton André, le généticien, aux commandes du tableau, assisté de trois ouvriers agricoles. Deal avec sa nièce : elle renonçait à son addiction, il s’engageait, d’ici Noël, à lui fournir la vache génétiquement modifiée d’où coulerait directement des pis, le mélange lait-chocolat ! Etude de longue haleine, tenue secrète et sur le point d’aboutir...
Un sourire moqueur éclairait le visage rond de Prune. Sacré tonton ! Gentil comme tout, mais quel doux dingue ! Ce n’ serait pas demain la veille, qu’elle devrait renoncer à sa gourmandise favorite. De s’être changé les idées, les mots se précipitaient, noircissaient la feuille. Job toujours couché à ses pieds.
« Entre le château et les appartements, le jardin, le pigeonnier, toutes ces machines plus fantastiques les unes que les autres, je ne savais où mettre mes pas. Ce qui est sûr, heureusement que je ne l’ai pas rencontré en vrai, ce vieux génie. Avec son regard sévère sous ses sourcils hérissés, sa longue barbe et son air pas commode, il m’aurait fait fuir ! Me condamnant à rater toutes ces inventions extraordinaires et la romantique promenade en barque à aube...
Pour terminer, j’ajouterai que je n’avais jamais rien vu d’aussi merveilleux, d’aussi étrange et révolutionnaire, aussi. Fascinantes formules et dessins pour y parvenir. Travail acharné, obstination et imagination. Moi aussi, un jour, j’accomplirai de grandes choses, comme Lui. Et ne reculerai devant aucun obstacle pour y arriver. Je m’en fais la promesse. » Prune
- Et point final. On la fait, cette promenade, Job ?
Peu avant Noël, le monde, stupéfait, cherchait d’abord à prouver la plus grande mystification de tous les temps, avant de faire un pont d’or à l’oncle André, promu célébrité universelle. Conférences aux quatre coins du globe. Prune, boudeuse, qui renonçait aux barres chocolatées pour une boisson, devenue plus populaire que le Coca Cola !
Pour étrennes, fidèle à la conclusion de sa rédaction sur Leonard de Vinci, l’obstinée exigeait cours de mathématiques et de sciences. Elle deviendrait une grande généticienne. Aussi grande que son oncle. Travaillerait avec lui et leurs talents conjugués aboutiraient à la vache naine aux pis chocolat ! Afin que quiconque, en son jardin, puisse traire son chocolat, tout en cueillant son persil !
La première née offerte au Clos Lucé. Hommage au Grand Leonard qui avait su guider ses pas. Lui insuffler le goût de l’utopie, devenue réalité.

PRIX

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Jean Calbrix · il y a
Des pis en chocolat, une révolution pour les gourmands, un grand dépit pour les parents ! Bravo, Coquelicot, pour votre bel humour ! +5
Je vous invite à lire mon spectacle nocturne si vous avez un peu de temps : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/spectacle-nocture
Bonne journée à vous !

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coquelicot · il y a
merci de ce grand soutien et pour l'original commentaire. Belle soirée à vous.
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Le Poulpe Nantais · il y a
Je vote, en ces derniers jours, plus 3 mon max !
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coquelicot · il y a
merci bc d'être passé par chez moi et pour votre soutien. Bonne chance à vous.
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Matthieu Varaut · il y a
Alors que Leonard inventait par soif (de savoir), Prune, elle, invente par faim ! (ou devrais-je dire gourmandise...) Bonne chance
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coquelicot · il y a
merci pour Prune et son péché gourmand. Et pour vos voix. Bientôt la finale !
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Cathy Grejacz · il y a
On se régale!!
Je vote
Bonne route

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coquelicot · il y a
merci infiniment pour le régal. C'est très gentil à vous
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Zouzou · il y a
ah la gourmandise, qu'est ce que çà ne fait pas dire...ou faire ! mes voix
je concours avec ' A l'orée du futur ' si vous aimez

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coquelicot · il y a
merci bc de votre soutien. Que ne ferait-on pas pour la gourmandise ?
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Eliza · il y a
Dans cette histoire passionnante, il passe comme un souffle... chocolaté ! *****
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coquelicot · il y a
merci pour le passionnant et le souffle chocolaté, ainsi que pour votre soutien
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Mome de Meuse · il y a
Si ce n'est pas une invention géniale, ça , je n'en vois pas d'autres!
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coquelicot · il y a
un super commentaire. merci infiniment
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JiJinou · il y a
On sent que vous avez eu plaisir à écrire ce texte et du même coup le lecteur se délecte. Mes voix.
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coquelicot · il y a
merci bc pour ce super commentaire et soutien. Oui, je le suis bien amusée à l'écrire, imaginant cette gourmande de petite Prune.
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Eisas · il y a
Un style peu commun, des mots choisis, un texte captivant qui laisse le lecteur surpris !
J'ai beaucoup apprécié, mes voix pour vous !

Si vous aviez un peu de temps pour allez lire "Petit matin", en compétition dans la catégorie Poèmes... Il est, certes, très perfectible mais je débute et suis à l'écoute de tout commentaire.
Amicalement Éric

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coquelicot · il y a
un grand merci pour votre très beau commentaire. C'est une histoire que j'ai bc aimé écrire. Merci aussi pour votre vote. Il n'y a pas très longtemps non plus que je poste des textes...
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Steph · il y a
C' est bien écrit je trouve ... Mais le rythme est trop soutenue littérature courte oblige. Les phrases trop longues raccourcissent les textes certes mais essoufflent le pauvre lecteur que je suis et finit par le laisser hagard entre deux lignes sur un fond de page qu' il ne parvient plus à tourner. A quand le lecteur génétiquement modifié qui dévore les livres comme les vaches le foin ? Mais mon humble avis ne compte il pas pour une maman Prune ?
Félicitations.

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coquelicot · il y a
merci pour cet instructif commentaire. Un lecteur OGM, quelle bonne idée !
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coquelicot · il y a
petites erreurs orthographiques : rythme trop soutenu, sans e. Finissent et non pas finit. Compte-t-il avec un trait d'union. Bonne soirée à vous
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