Des yeux et des lèvres

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Je suis passionnée par l'écriture depuis longtemps. J'écris toutes sortes de choses, tous les jours, de tous registres. Ce rêve grandit en moi et je l'alimente sans limites. Ah ! Si j'avais autant  [+]

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Tout à coup, tout a cessé de bouger. Les discussions se sont tues. Les gestes se sont immobilisés. Les regards ont convergé dans la même direction. Le temps lui-même n’avançait plus. Plus de temps, plus de bruit, juste le vent froid qui soulevait nos cheveux et séchait nos peaux glacées.
Une énorme Jaguar noire venait de s’arrêter juste devant le portail du lycée.
Pendant une minute, personne n’a rien dit. C’était le vide total. Même les fumeurs laissaient leur cigarette se consumer au bout de leurs doigts. J’ai jeté un rapide coup d’œil à mon amie qui elle aussi avait fait abstraction totale du présent et dont l’attention était entièrement consacrée à la Jaguar. Je ne songeais même pas à fermer ma bouche entrouverte de stupéfaction.
Puis, le clic de l’ouverture des portes a retentit. Mon cœur battait de plus en plus fort et je craignais que les gens autour de moi l’entendent. Je craignais aussi que le tremblement de mes genoux se voie. Mais tout le monde était bien trop occupé à regarder cette étrange voiture pour songer une seule seconde à moi... Mais personne n’est sorti.
Doucement, lentement, le temps repris son cour normal. Les discussions recommencèrent une à une. Les tremblements nous frappèrent de plus belle. Les fumeurs reprirent leurs mouvements de fumeurs. Mais moi, j’ai continué à regarder. Quelque chose allait se passer. Il fallait que quelque chose se passe !
Et j’eus raison. Alors que chacun se préparait pour retourner en classe, une portière s’est ouverte. La moitié de ceux qui n’étaient pas encore partis se retourna. Un garçon émergea habilement, et en moins de trois secondes, fut sur le trottoir. Il ferma la portière et se tint devant nous, devant le portail, devant le lycée, bien droit.
Il était brun, et grand. Son manteau noir lui allait jusqu’aux genoux. Il avait un air très sombre, mais paradoxalement, ses yeux châtains étaient remplis d’une douce lueur de joie. Il amenait avec lui en même temps l’orage et le micro rayon de soleil qui illumine le regard du marin désespéré après une longue et éprouvante tempête.
Mon amie me tapa doucement le coude.
— Ça a sonné.
Je détachai mon regard du garçon et pris mon sac. Mais, avant de passer la porte d’entrée du lycée, je me retournai une dernière fois vers lui et croisai son regard.
J’ai détourné le mien, avalé ma salive, mordu mes lèvres et suivi mon amie.

Une heure plus tard, en me mordant les lèvres, j’ai regardé à travers les fenêtres du couloir de sciences économiques et sociales. D’ici, on ne pouvait voir l’entrée du lycée, mais on pouvait voir au moins soixante-dix pour cent des élèves qui arrivaient. J’avais peut-être eu l’espoir de voir apparaître le garçon une deuxième fois, car en arrivant dans la nouvelle salle, j’étais déçue et je me mordais les lèvres à m’en faire exploser la totalité des veines.
Mais quelle ne fut pas ma surprise ! Là, au troisième rang, à gauche, côté couloir. J’ai arrêté de me mordre les lèvres.

— Bonjour ! Cléophée, nous avons un nouveau, je l’ai mis à côté de toi.

J’aurais pu me prendre l’aile du tableau en pleine figure, je pense sincèrement que ça m’aurait moins surprise. Répondant par la positive et avec un grand sourire, je cachais ma gêne et mon excitation croissante. Arrivée à ma place, j’ai fait comme d’habitude : ouvert mon sac, pris mon livre, mes feuilles de cours, ma trousse, mon boitier à lunettes. Le cours a commencé directement. Comment s’appelait « le nouveau » ? La professeure n’en a pas dit un mot, ignorant les regards interrogateurs de tous les autres. Je commençais à être mal à l’aise. Mes voisins me harcelaient, je n’osais même plus rire avec eux. Je n’ai pas adressé une fois la parole au « nouveau ». Est-ce que j’aurais dû ? Est-ce lui qui aurait dû ? Il ne m’a pas regardée, plongé dans ses feuilles. C’en est devenu vexant.
Au bout d’une demi-heure de silence, j’ai recommencé à me mordre les lèvres. À me ronger les ongles. Et à le regarder en coin.
Il était magnifiquement beau. Ses sourcils désorganisés marquaient son obscurité, mais ses pommettes hautes faisaient sourire ses yeux déjà brillants. Des yeux qui acceptent avec humour les ennuis. Pas des yeux provocateurs.
Des yeux qui me regardaient.
Des yeux qui me regardaient ?!?
Oui, depuis quelques secondes, il me regardait. Ou plutôt, il me regardait le regarder.
J’ai ressenti une profonde gêne, et fait semblant de regarder ce qui se passait derrière lui. Mais mes genoux se sont mis à trembler d’un coup. Je me suis pris le mur d’un côté et sa jambe droite de l’autre. J’ai essayé de cacher la douleur tout en m’excusant mais j’étais prise en flagrant délit d’observation. Un sourire fendait sa bouche. Optant pour la culpabilité, je lui demandais :
— Tu es sûr que ça va ?
— Certain, me répondit-il.
J’essayais de me concentrer sur le cours, mais peine perdue. De temps à autres, il m’observait, de l’autre côté de son stylo à bille. Et je ne pouvais m’empêcher de lui rendre son regard. Essayant de sourire, mais montrant surtout une fille atrocement gênée. Pour finir ce magnifique mouvement en gêne majeure, la grosse caisse située au niveau de mon ventre a émis un parfait roulement de tambour.
C’en était trop. Accablée, j’ai soupiré très fort, j’ai mis ma tête dans mes mains, j’ai frotté vigoureusement mes yeux pendant au moins trente secondes, puis j’ai fait semblant d’être soudainement très attentive au cours et à la professeure. Et j’ai prié de toutes mes forces pour qu’à la prochaine heure nous soyons dans deux groupes différents.

Ce qui n’était évidemment pas le cas. À deux tables du « nouveau », j’ai fait en sorte de ne pas parler. « Oui, bien sûr ! dit une voix à l’intérieur de moi, très facile quand on est en cours d’anglais ! » Merci, mon cher subconscient.
À la fin du cours, je me suis réfugiée aux toilettes. La seule pièce du lycée où on est entièrement nous-mêmes. Cinq minutes. Et quand j’en suis sortie, j’ai percuté quelqu’un. Non. Pas quelqu’un. « Le nouveau » qui m’a souri et dit :
— Guillaume.





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