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Des gens de quelque part

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Vol-au-vent

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Le vent s’est levé. Un drapeau inconnu flotte à l’entrée du collège.

« Que représente ce drapeau bleu avec des rameaux d’olivier entourant une carte du monde ? »
La prof d’histoire-géo ne reçut en réponse que des moues et des haussements d’épaule.
J’ai voulu la réconforter : « C’est pour sauver notre planète. »
Tout le monde a ri et mon voisin Guillaume en a rajouté :
« Ta planète des singes, tu veux dire ! »
La prof s’est brusquement retournée et a écrit au tableau une phrase tarabiscotée :
« Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. »
Guillaume a demandé ce que c’était la dignité.
« La dignité c’est le contraire de ton comportement à l’instant. »

Et toc, prends ça ! Elle a continué, un peu énervée :
« Ce que Moha a dit s’accorde très bien à l’image de ce drapeau. Il porte un symbole de paix entre les nations. » Dans l’élan, elle a pointé sa craie vers nous, comme une épée.
« Malheureusement, beaucoup de nations se sont construites avec des guerres et des révolutions sanglantes. L’histoire de notre pays n’est pas non plus un modèle de sagesse, mais lors de périodes de migrations et d’invasions, elle s’est aussi enrichie de différences. »
« Invasions et migrations c’est pareil ! » a ronchonné Guillaume, la tête baissée.
« Pas du tout ! s’est récriée la prof. Au début de l’humanité, il n’y avait pas de frontières et des populations venues d’Afrique et d’Asie se sont établies ici. Elles y ont apporté leurs coutumes, leur culture, leur langue. Cela continue un peu aujourd’hui, mais avec des frontières et moins d’humanité. »

Son regard s’est assombri en se posant un bref instant sur moi. Toute la rangée de devant s’est retournée. Je me suis passé la main dans les cheveux. Non, rien, il n’y avait rien à dire, liberté, égalité, fraternité, j’étais clean avec la loi.

Elle a pris un ton accusateur en s’approchant du premier rang :
« Plusieurs parmi vous ont peut-être des ancêtres qui étaient des Vandales,
elle a fixé Ralph, un grand blond qui ne rit jamais - ou des Romains,
elle plissé des yeux sur Maxime qu’on appelle Marius à cause de son accent - ou des Vikings,
elle s’est penchée sur Jeannot le Roux qui a fait non non de la tête.
Tous différents et tous ensemble, c’est ce combat qu’il faut gagner. »

Voilà qui a déclenché une sacrée pagaille avec bombardements et mitraillages de boulettes sur ces premiers de la classe. La prof a calmé le jeu en claquant des mains et nous a désigné le drapeau bleu par une fenêtre :
« Depuis soixante-dix ans presque tous les pays du monde se retrouvent autour de ce drapeau avec un idéal commun, le respect de la Déclaration Universelle. Chez nous, les droits qu’elle affirme nous permettent de vivre en paix. Mais pour que cette paix soit à la portée de tous, nous devons nous battre cœur et âme afin que nul ne demeure étranger dans le pays qui l’accueille. »

Ce soir-là, j’ai fait le mariolle à table en portant haut le grand couteau à pain :
« Je déclare la guerre à toutes les différences ! »
Ma mère a riposté en me jetant le torchon du couscous à la figure : « Repose ce couteau tout de suite ! Tu vas d’abord faire la vaisselle avec ta sœur et après tu pourras nous parler d’égalité. »
Des paroles et des actes, voilà comment elle dirige son monde depuis que mon père n’est plus parmi nous. Mon père était du genre pépère. Il nous sermonnait avec des paraboles et rangeait tout le monde dans la même condition humaine. Celle qu’il aimait répéter, il la tenait d’un griot Wolof : « L’ombre du zèbre n’a pas de rayures. » Il avait connu bien pire, l’indifférence.

Pas facile de passer inaperçu quand on n’a pas une identité gauloise. A la cantine je mange sur une table à part, avec quelques autres, garçons et filles. On l’appelle la table aux cochons. Tout ça parce que l’on ne nous sert pas de porc. Au début, on nous regardait comme des bêtes de cirque, mais maintenant chacun s’occupe de son assiette. L’appétit ça fait oublier la différence des menus. Et puis quand on est à part, on existe encore plus aux yeux des autres.

Pour l’anniversaire de la Déclaration, le prof de musique a fait répéter une chorale. Il recherchait un soliste. Quand je chantais, son regard se posait sur moi, curieux, étonné. J’étais sûrement bien placé pour être ce soprano « triple aigu », cet oiseau rare, comme il disait. Ma sœur ne sait pas chanter mais elle aime danser. Pour moi, c’est elle qui sort du lot dans cette troupe de pimbêches qui s’essoufflent à vouloir l’imiter. Elle a la danse dans le sang, dit ma mère. Moi je pense que c’est dans le ventre.

Je ne serai pas soliste pour la Déclaration, ni même dans la chorale. J’ai donné un coup de pied dans le vide, comme ça, pour rien. « Tu devrais t’inscrire au tournoi de foot ! » m’a conseillé le maître de chant en essuyant ses lunettes sous l’ampoule du plafond. Il n’a pas pu voir que j’avais envie de chialer.

Ma sœur a eu plus de chance, elle fera son entrée la première pour le ballet de la Déclaration. « Je tremble déjà, me dit-elle en me prenant la main ». La sienne est glacée, vidée de son sang. Soudain j’ai peur qu’elle perde ses forces, que toute cette beauté disparaisse. Sans couleur, elle n’existera plus. Elle a souvent, comme moi, ces accès de peur. Ma mère dit que c‘est le trac des honnêtes gens. Ce que l’on cache chez nous depuis toujours, c’est ce sentiment propre à tous les êtres vivants, la peur. Elle rejaillit parfois sans prévenir et nous nous efforçons de la dissimuler pour ne pas être regardés comme des bêtes sauvages.

Le jour D, toutes les fenêtres du collège ont été pavoisées de petits drapeaux représentant chacun un pays du monde. La municipalité avait invité des collégiens venus de villes jumelées, des Gallois et des Italiens. Pour le tournoi de foot, on a mélangé tout le monde et on a fait des équipes internationales. Ça baragouine et ça se pavane dans des tenues de pro. Moi j’avais un short trop court et des chaussures trop grandes. En finale, les blancs ont gagné contre les rouges. J’étais avec les jaunes, Guillaume aussi. On a perdu tous les matches. Tout le monde croyait que j’étais bon, sans doute parce que je ressemble un peu à Mbappé. Mais non, « inexistant » a dit notre coach. Pareil pour Guillaume, pire même, lui était « transparent ». Tous les deux on est tombé d’accord pour dire que l’arbitre était nul.

Le soir nous sommes allés au spectacle de la Déclaration. J’étais devant pour entendre la chorale. J’ai repris avec eux cette chanson qui vaut toutes les déclarations du monde. Le chef de chœur se retournait parfois, agacé par cette voix qui lui faisait écho.


« Qu'ils soient d'ici où de n'importe quel parage
Moi j'aime bien les gens qui sont de quelque part
Et portent dans leur cœur une ville ou un village
Où ils pourraient trouver leur chemin dans le noir
Voilà pourquoi Jean de Bordeaux, François de Nantes
Voilà pourquoi Laurent le gars du Canigou
Pierre le Normand et toi Joël de la Charente
J'aime tant vous entendre parler de chez vous. »*

Ma sœur a fait un triomphe dans le spectacle de danse. Un ballet des Mille et une Nuits où elle a fait la danse du ventre à merveille. Derrière moi, j’ai entendu une fille des troisièmes dire : « C’est la sœur de Moha. » J’ai serré très fort la main de ma mère pour qu’elle arrête de renifler.

Je n’ai jamais été aussi fier de ma famille.

*Jacques Debronckart Adélaïde

PRIX

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ASSMOUSSA. · il y a
Beau travail ! Une très belle construction ! Pleine de subtilité et de délicatesse ! Un vent très spécial ! J'adore ! Bravo
Si l'envie vous prend je vous invite à découvrir mon oeuvre en compétition, catégorie des nouvelles, "Jeunes écritures".
https://short-edition.com/fr/auteur/assmoussa

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Jusyfa · il y a
Je découvre tardivement, mais avec plaisir cet excellent texte. 
Votre plume est agréable à lire. 
Julien.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/pour-un-dernier-sourire
Si votre temps vous le permet, ce texte est en finale
Merci.

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AKM · il y a
Un bon vent sur votre page ! Je m'abonne !
Je vous invite à lire ma nouvelle et à apporter vos critiques :
« ...- Il m’a embrassé par surprise, je me suis laissée faire comme pour voir jusqu’où il voulait aller, il m’a déshabillé mais avant que le pire ne se produise je me suis sauvée.
Au fur et à mesure qu’elle me décrivait la scène, une peur grandissait en moi, la peur de l’entendre sortir les mots : « J’ai couché avec un autre homme », et à la fin elle laissa bientôt place à des suspicions... »
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/les-mots-du-coeur-1
Merci

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Adjibaba · il y a
Une nouvelle qui s'inscrit parfaitement dans le thème qui plus est riche autant dans le fond que dans la forme. J'apprécie énormément votre façon d'écrire. C'est simple, c'est tendre et originalité à la fois.
Je vous accorde mes voix avec plaisir.
Une invitation à découvrir et à soutenir également mon oeuvre en compétition : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/entre-justice-et-vengeance

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DOUMA ESPERANCE · il y a
+++ pour Moha !
Votre texte est plaisant et facile à lire.
Je vous invite à découvrir mon conte en compétition et si vous l'aimez veuillez m'accorder vos voix.
Vos conseils, critiques et commentaires sont également attendus pour me permettre d'avancer car c'est mon objectif premier et ensuite être dans le top 10 des qualifiés pour la finale.
Merci
A bientôt.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/par-dessus-tout-1

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Lélie de Lancey · il y a
Merci beaucoup pour ce beau texte. J'ai aimé la tendresse qui se dégage de Moha.*****
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Chorouk Naim · il y a
Joli texte
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Vol-au-vent · il y a
Merci Chorouk pour votre soutien
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Issouf Nassa · il y a
Je vous accorde mes voix.
et vous invite a decouvrir une epopee https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/trente-deux

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Schaddie Delva · il y a
J'aime votre texte et je vote...

Je vous invite à découvrir mon texte tout aussi, https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/a-lombre-de-lindifference . En espèrant qu'il vous plaira. Et en espérant aussi que vous me donnerai votre voix, s'il vous plaît, si tel est le cas.....

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Fred Panassac · il y a
Bravo Vol-au-Vent pour cette histoire pleine d’optimisme, mais qui pour autant n’idéalise pas la réalité. Le récit de Moha est plein de fraîcheur et de tendresse. Tous mes votes !
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Vol-au-vent · il y a
Merci Fred de votre sympathique soutien
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