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Des as et des citrons

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Aurélien Azam

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182 voix

FINALISTE
Sélection Public

Raynald, il est doué aux cartes. Il a la trentaine chantante, la chance lui sourit.

De la jugeote, il en a suffisamment pour ne pas s’essayer aux paris incertains de la renommée. Il choisit ses tables de jeux, fuit celles trop sérieuses, et il gagne juste ce qu’il faut pour vivre bien et voir du pays. Avec son borsalino tressé de paille, sur routes comme sur tapis verts, il sifflote au rythme des kilomètres et des jetons amassés.

Pourtant, cette nuit-là, les aiguilles du cadran sont gelées par l’hiver germain. Le moteur de sa moto est en rade. Raynald tremble comme un cocktail au shaker, avec les glaçons cela va de soi. Au fin fond de la forêt de Thuringe, il a un creux au ventre et les poches vidées par son passage au casino d’Erfurt. Faire de l'auto-stop, il voudrait bien. Avec sa barbe blanchie par la neige, il a des allures de père Noël à secourir. Mais l’asphalte est désespérément dépeuplé.

Raynald tripatouille entre ses gants son jeu de cartes, usé par bonnes et mauvaises fortunes. Il se ferait bien un feu avec... mais plutôt être damné ! Le Roi des Aulnes peut bien l’emporter dans son cercueil neigeux, jamais le parieur ne lâchera ses cinquante-deux américaines, il faudra lui briser sa main gelée !

Un quatre-temps vrombit. Une Honda.

Le motard providentiel se ramène. Bien sapé avec son blouson en cuir estampillé Hell Fest . Un sourire en demi-lune éclaire son visage émacié.
— T’es mal embarqué, mon gars. Si tu veux, je te raccompagne jusqu’au village le plus proche, moyennant un petit quelque chose.
— J’ai plus un kopeck ! Et ma bécane...
— On s’arrangera. Tu vas crever de froid ici, l’ami.

Raynald accepte à contrecœur. Il se cramponne à l’inconnu, qui roule à tombeau ouvert dans les lacets verglacés. C’est par miracle que les deux lascars parviennent jusqu’à Oberhof, où ils s’accoudent au zinc désert d’un bar encore ouvert. Ils sirotent de l’advocaat, une boisson jaune citron. Raynald somnole, il aimerait se reposer et repartir au plus vite pour Stuttgart. Mais son sauveteur est un moulin à paroles, il lui parle de poker sans rien y connaître.

Soudainement, le bavardage s’interrompt. Raynald relève la tête. Son camarade lui a chipé ses cartes adorées, et les détaille nonchalamment.
— Je t’ai parlé de récompense tout à l’heure, n’est-ce pas... Ce jeu fera l’affaire.
Raynald ne parvient plus à remuer ne serait-ce qu’un muscle, engourdi par un froid surnaturel. Au rythme des secondes tranchantes, l’enseigne clignotante du bar creuse les orbites de son interlocuteur, qui reprend son monologue :
— Pardonne-moi de ne pas m’être présenté. On me surnomme parfois l’Adversaire, un pseudonyme qui me convient bien. J’apprécie les défis tout comme toi... et j’ai l’envie de te proposer le plus alléchant des paris.
L’Adversaire déploie les cartes en éventail, comme un arsenal de poignards. De sa sénestre, il dévoile une figure – un valet de pique – qu’il dépose sur le comptoir.
— Tu as eu recours à mes services aujourd’hui, et tu pourras à l’avenir me demander assistance quand tu le souhaites. Je te rends une carte pour chacune de tes requêtes exaucées. Cependant, si le hasard dévoile un as, c’est moi qui aurais la joie d’exiger en retour... une broutille de ta part. Bien sûr, tu n’as pas le droit de me redonner tes cartons, ça serait déloyal !
L’Adversaire rassemble le jeu, et le glisse dans une poche tout contre son cœur. Pom pom pom. Sa main tapote son trésor palpitant. Les lumières s’éteignent. Se rallument. L’Adversaire a disparu.

Seul un valet triste fixe Raynald, d’un regard mort.

***

Un sept de trèfle contre un poumon de rechange. Un cinq de carreau pour éponger des dettes. Un trois de cœur pour plaire à une fille. Un dix de pique pour prolonger un coucher de soleil avec une autre, un quatre de carreau pour payer des daïquiris à de nouvelles venues. Et puis une rivière pour tant de belles, tant de charmes acides et amers, avant de rencontrer son âme sœur au détour d’une dame de cœur. Un roi de trèfle en échange de quelques jours encore avec maman, avant l’inéluctable... Les années passent, le paquet s’épaissit inéluctablement dans la poche de Raynald. Ça ne lui déplait pas pour être honnête. Ces cartes, il les tient de papa, disparu trop tôt. Les figures du hasard lui rappellent ses deux parents désormais, il se sent moins seul avec.

Les tirages sont chanceux, les craintes s’estompent, les rides naissent. Raynald a fini par s’habituer aux simagrées de l’Adversaire, c’est un vieux compère maintenant. Pas au point de le présenter à ses enfants, évidemment. Mais à chacune de ses venues, ils se font une virée à moto tous les deux, sous un soleil aussi jaune que l’advocaat de naguère. Après tout, Raynald doit sa Harley à un huit de trèfle, une bonne affaire ! Pour ses soixante piges, le parieur fou a même engagé ce cher Adversaire pour l’accompagner au synthétiseur dans des concerts rock caritatifs. Une ambiance d’enfer au beau milieu des citronniers de Sicile, à jouer et chanter du Fool’s Garden. Les belles années !

Et de ciels bleus en agrumes sucrés, les cartes et les rides s’accumulent encore. La donne ne sert guère plus qu’à chiper quelques années de vie, pour d’autres levants, pour la lune et les étoiles qui – comme l’Adversaire – ne changent pas et sourient toujours. Les bons comptes font les bons amis, il paraît. Raynald a fini d’énumérer ses rêves ; il est temps de débarrasser le tapis.

Les derniers préparatifs sont faits. Raynald appelle pour la dernière fois son frère de jeu, de sa voix essoufflée, avec quelques mots du onzième chant de la Divine Comédie de Dante :
Non men che saver, dubbiar m'aggrata. (*)

L’Adversaire s’assoit auprès de Raynald, à l’ombre d’un grand cédratier. L’été tire sa révérence, les ombres se font plus grandes, le crépuscule est rassurant. Une brise légère fait battre faiblement les quatre ultimes cartes.

As de pique.

La nuit embrasse les duellistes. Au matin, lesté par un citron, le jeu est complet sur le banc.



(*) Non moins que savoir, douter m’est agréable.

PRIX

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Finaliste

182 VOIX

CLASSEMENT Très très courts

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Aurélien Azam  Commentaire de l'auteur · il y a
La bienvenue, lecteur, lectrice ! Merci d'avoir lu - ou de lire, c'est pas bien de commencer par la fin ! - ce TTC qui, je l'espère, est plaisant à parcourir :)
Je dédie spécialement ce récit aux Fool's Garden, groupe allemand de pop rock, à l'origine d'une chanson acidulée que j'adore : Lemon Tree.


Petit point culture, en vrac comme d'habitude :
Roi des aulnes (Erlkönig) - Un poème de Goethe, adapté en Lied par le musicien autrichien Franz Schubert. Une histoire tragique, qui prend vraiment vraiment aux tripes à écouter, ça m'avait marqué quand j'étais ado, en cours de musique.
"Cinquante-deux américaines" - Les cartes au format américain affichent deux valeurs, aux coins diagonaux, alors que le format français en a quatre, sur tous les coins donc. C'est à la fois une convention et plus pratique de jouer au poker avec le format américain.
Hell fest - Un grand festival de rock « dur » et de metal (sans l'accent metal, sinon ça ne se réfère pas au genre musical)
Erfurt - Capitale de la Thuringe, vers le centre de l'Allemagne, et un des lieux de résidence de Goethe.
Oberhof - Station de ski locale, assez renommée, où la neige ne manque pas, je peux le certifier
Advocaat - Liqueur à base d’œuf, de sucre et d’alcool. A vrai dire je ne sais pas trop si c'est bon, j'étais trop jeune pour en boire du temps où j'ai visité la Thuringe. A tester !

Bonne journée à tous, et mes salutations vulpines :)

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Marie Quinio · il y a
Merci pour tous ces commentaires, et cette belle écriture, toujours ! Bonne finale Aurélien !
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Aurélien Azam · il y a
Merci Marie :)
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Odile · il y a
Vous êtes généreux, en écriture comme en commentaires ! J'ai aimé le décompte des cartes et d'avoir embarqué dans ce récit comme pour une virée à moto. *** et bonne chance !
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Aurélien Azam · il y a
Merci Odile :)
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Thierry Schultz · il y a
Je reviens reprendre quelques cartes de cette très longue partie. Bonne finale Aurélien !
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Cudillero · il y a
Bonne chance Aurélien !
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Champolion · il y a
Le texte est agréable de bout en bout.J'ai bien aimé la présentation des cartes et leurs "missions"au début du deuxième paragraphe.
Et puis,tu sais quoi,Aurélien?
Je l'ai relue tranquillement sur la musique du Kid de Cincinnati!
Mes voix
Champolion

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Denys de Jovilliers · il y a
Je continue à miser sur votre texte ... Bravo pour cet accès en finale, bonne suite !
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Aurélien Azam · il y a
Merci Denys :)
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thierry · il y a
je vous soutiens pour cette finale +5
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Aurélien Azam · il y a
Merci Thierry :)
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Flore · il y a
Mes voix renouvelées pour ce TTC, bonne chance...
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Aurélien Azam · il y a
Merci Flore :)
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Sandrine Michel · il y a
J'apprécie les précisions de votre commentaire, et bien sûr, le récit ! Bonne finale
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Aurélien Azam · il y a
Merci Sandrine :)
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Viviane Fournier · il y a
Je reviens ... Bravo et belle chance !
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Aurélien Azam · il y a
Merci Brocéliande :)
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Loodmer · il y a
Une quinte de plus
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Aurélien Azam · il y a
Merci Loodmer :)
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