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Des amis pour la vie

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Gil Braltard

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Quel évènement avait été la goutte d’eau qui avait fait s’effondrer la digue de son fatalisme douillet ? Était-ce la lecture du livre de Harari prophétisant l’avènement du « dataïsme »  ? Ou le visionnement sur NF d’un épisode, comme toujours dystopique, de la saison 3 de Black Mirror réduisant l’existence à la quête effrénée de bons points numériques ? Ou encore le siphonnage de ses données personnelles sur son portable qui lui avait valu une facturation abusive de 150 euros sur son compte UB ? Marco n’aurait su le dire mais il avait des souvenirs clairs sur ce moment fondateur de sa vie « débranchée ». C’était le 24 novembre 2017, un vendredi, il était enrhumé et à nouveau célibataire depuis peu. Et si, de son propre aveu, sa solitude retrouvée n’avait pas été le catalyseur de sa radicalisation, elle en avait certainement été le fixateur. A deux ou trois, les consensus sont fréquents quand ils s’établissent sur des idées, ils deviennent rares quand il s’agit de passer des paroles aux actes.
Le premier geste de son suicide numérique fut, bien évidemment, la suppression de son compte FB. Suppression qui deviendrait irrévocable au bout de 14 jours sans connexion à la plateforme durant ce délai, l’avertit l’algorithme avec des sanglots dans le texte. « Fuck you ! » maugréa Marco en validant sa demande. Puis, il supprima tous les navigateurs présents sur son ordinateur pour les remplacer par le légendaire TB qui - au prix d’un ralentissement du débit, certes, mais toute liberté a un coût - anonymiserait ses requêtes sur l’Internet. Il ne supprima pas son client de messagerie mais lui adjoint une extension pour anonymiser ses échanges courants et ouvrit un compte PM pour que soient dorénavant cryptés ses messages plus personnels. Ensuite, il paramétra au niveau de sécurité maximale son anti-virus-spyware-malware afin que toute émission automatique ou toute tentative d’intrusion depuis ou vers sa machine lui soient signalées et bloquées, dans l’attente de son consentement. Enfin, avec un pincement au cœur, il résilia ses abonnements NF et DZ.
Il fut plus expéditif avec son mobile en procédant à la suppression des applis qui exigeaient pour leur fonctionnement l’accès aux données personnelles, à la localisation et aux capteurs de l’appareil, en l’occurrence la presque totalité. Son smartphone était ainsi ramené à ses origines où sa fonction première était la téléphonie et, subsidiairement, l’échange de textos.
Marco n’avait pas estimé à leur juste mesure les conséquences de ce retour 20 ans en arrière. Il s’attendait à un grand changement dans sa vie, pas à un tsunami. Le premier évènement qui lui fit comprendre qu’il était retourné à la fin du XXème siècle fut, le jour même, l’achat d’un billet de train pour Grenoble en prévision d’un séjour ski avec un ami, en février, à Villard-de-Lans. Impossible de le faire en ligne depuis son ordi - encore moins avec son mobile - car il lui aurait fallu fournir les coordonnées de sa carte bancaire, ce qui contrevenait absolument à sa nouvelle charte de vie. Alors il se rendit à la gare et patienta plus de vingt minutes dans la queue d’un guichet avant d’obtenir son ticket à composter. En rentrant chez lui, il voulut écouter de la musique sur son enceinte mais il n’avait plus de compte DZ, il dut ressortir ses vieux CD et rebrancher sa platine. Et comme il ne pouvait plus accéder au très riche catalogue de NF et qu’il n’y avait rien d’intéressant à la télé ce soir-là, il finit la soirée dans son lit, avec un excellent roman noir au format papier de Hervé Le Corre.
Les premières semaines sans applis furent difficiles mais il finit par s’accoutumer à cette bulle temporelle qui l’isolait du monde contemporain. Et, malgré la perte du confort des achats en ligne, il retrouva avec plaisir la convivialité des échanges verbaux avec les commerçants de son quartier. Tout à l’organisation de sa nouvelle existence, il mit du temps à prendre conscience que son mobile ne sonnait plus. Personne ne l’avait appelé depuis qu’il avait déserté les réseaux sociaux. Il est vrai que lui-même n’avait appelé personne mais, statistiquement, ce silence était suspect. Voulant en avoir le cœur net, il appela son meilleur ami et tomba sur son répondeur. La même chose se produisit avec ses quatre contacts suivants. Au cinquième appel, enfin, un « Oui » humain se fit entendre.
- Phil ? demanda Marco d’une voix fébrile.
Après un long silence, son interlocuteur répondit :
- C’est bien moi. Que se passe-t-il ? Tu es en taule ? A la rue ?
- Euh... non... mais...
- Alors quoi merde ?! On n’est pas assez bien pour toi ?
- Meuh... non... mais...
- Si tu ne veux plus nous parler, nous non plus. Pour FB, je peux comprendre mais IG, WA, SC ?
- Mais... c’est parce....
- Parce que tu nous méprises, ça on l’a bien compris. Et maintenant, tu te sens seul. C’est pour ça que tu appelles.
- Mais pas du tout... simplement, je ne veux plus être réduit à un tas de données que les plateformes vendent au plus offrant.
Las, Phil avait raccroché bien avant la fin de sa phrase.

Marco, stoïque, résista un mois de plus à l’appel des sirènes numériques. Peu rancunières, elles lui pardonnèrent très vite sa fugue. Il est redevenu un garçon sociable, très actif sur FB et SC. Aux dernières nouvelles, il avait 1850 amis.

Article 12

Nul ne sera l'objet d'immixtions arbitraires dans sa vie privée, sa famille, son domicile ou sa correspondance, ni d'atteintes à son honneur et à sa réputation. Toute personne a droit à la protection de la loi contre de telles immixtions ou de telles atteintes.

PRIX

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RAC · il y a
Intéressant !
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Betty Mahieu · il y a
J'ai adoré!!! et me suis retrouvée...quand j'ai quitté FB...pour finalement revenir!! que sommes nous devenus???
Très bonne année à toi Hicham

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Gil Braltard · il y a
Merci Betty. Très bonne année à toi aussi en te souhaitant de consommer FB avec modération.
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Joseph Pkakela Tolno · il y a
Vraiment je crois qu'on devrait plutôt faire en nos ecrits pour pouvoir changer j'adore bonne continuation mais je vous suggère un peu de lire "la bonté de la foi"
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Skimo · il y a
Un de vos lecteurs ayant lu mon texte"Le meilleur des mondes" m'a suggéré votre production. Je l'ai lue avec plaisir .
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Issouf Nassa · il y a
Une tres belle narration.
Je vous invite a soutenir l'epopee d'un peuple d afrique https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/trente-deux

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Jean-François Joubert · il y a
beau texte plain d'esprit ce qui n'est pas comme https://short-edition.com/fr/auteur/jean-francois-joubert
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Gil Braltard · il y a
Merci capitaine. J'ai embarqué sur votre goélette.
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Jean-François Joubert · il y a
vu en dérivant vers les Canaries une magique goélette sans voile, merci pour votre passage
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Nabchak · il y a
Voilà, c'est malin, j'ai un peu peur de voter maintenant... ;) Laisse moi t'aimeeeeeeeeeeeeer, mais en vrai ;)))) Laisse moaaaaaaaaaa...... Bise
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Gil Braltard · il y a
Sacré Nabchak. Comment ça va chef ?
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Nabchak · il y a
Lecture du matin: "écrire pour survivre, lire pour se sauver... La littérature, une question de vie ou de mort". J'ai pensé à toi ! Bise
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Aurélien Azam · il y a
Pas facile de disparaître ! ^^
C'est bien d'avoir tenté en tous cas. Un bon texte très réaliste sur l'art et la manière de se suicider numériquement, et ressusciter (ça c'est plus facile).

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Gil Braltard · il y a
Merci Aurélien.
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Parisienne-grisée · il y a
Merci pour ce texte très pertinent qui en dit long sur les relations humaines à l'ère du numérique.
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Gil Braltard · il y a
Merci à vous.
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Adjibaba · il y a
Un texte très poignant qui relate malheureusement une dure et triste réalité. J'ai beaucoup apprécié le style. Le texte est écrit avec simplicité et originalité. Mais j'ai particulièrement apprécié la richesse du fond car véhiculant beaucoup d'enseignements.
Mes voix avec plaisir. Je vous invite également à découvrir mon oeuvre en compétition et à me soutenir si cela vous plait : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/entre-justice-et-vengeance

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Gil Braltard · il y a
Merci Adjibaba. J'ai lu votre texte, très convaincant.
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