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Dernier voyage

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Arogad

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Le bruit distinct de l’appareil simulant mon cœur m’accompagne dans mes derniers instants. Encore un, je ne suis pas parti. Je m’aperçois, derrière ce tumulte aigu, des chuchotements graves et tristes.

Pourquoi ?

Je pars pour un grand voyage, le plus gigantesque de toute l’humanité, l’ultime et le dernier. Suis-je angoissé ? A quoi bon, c’est une fatalité à laquelle aucun homme ne peut et ne pourra rien y faire. Je ne suis qu’une personne de plus parmi tant d’autres. Ma seule inquiétude n’est pas mon futur mais mon passé, de savoir si j’ai tout de même laissé ma marque à mes descendants. A mon fils et à ma fille. Isabelle et Marc. Mes deux rayons.

Ah ! Quelle joie de les avoir vu grandir et devenir des gens bien. Ce fut ma seule peur en ce monde. Dorénavant, leurs prochaines années leurs appartiennent et s’il y a quelque chose après, je les attendrai afin qu’ils me racontent leurs aventures. Je serai patient.

Sinon, et bien, un peu de repos me fera du bien.

Je n’ai jamais autant senti ce lit comme douillet et pourtant je m’y sens bien. J’ai quelques tressaillements de temps à autres, mais rien d’alarmant. Le plus agaçant est le luminaire au-dessus de ma tête, puisque derrière mes paupières j’arrive à remarquer cette lumière qui m’aveuglerait quand je les ouvrirai.

J’aimerais bien que quelqu’un l’éteigne.

Soudain, une petite chose étreint ma main. Surpris par cette invasion, j’ouvre instinctivement mes yeux. Je papillonne un moment avant que l’on daigne me redresser sensiblement pour que je puisse voir ma petite fille. Des petites bouclettes, une salopette orange et jaune avec un t-shirt sur lequel est incrustée une effigie d’un dessin animé quelconque faisant le bonheur des enfants de nos jours, je souris instinctivement devant ce regard bleuté rempli d’innocence. Je lui caresse la tête de toute la délicatesse que je peux. Ma petite fille...Daranéa. Un nom quelque peu original.

 Papy, quand tu te seras reposé, tu viendras jouer aux petits chevaux avec moi ?

Des pleurs étouffés, des personnes présentes aux alentours, s’ensuivent. J’étire un peu plus mon sourire,

 Et bien ma petite fille... Ton grand père va faire un grand voyage. Je ne pense pas que l’on pourra jouer de sitôt.

Elle joue avec ses couettes en les mettant à sa bouche toute fine.

 Quand tu reviendras alors !

Je ne sais pas quoi répondre face à tant de naïveté. Je réfléchis quelques instants avant de rétorquer en jouant des épaules.

 Et bien oui ! Quand on se retrouvera, nous pourrons y jouer autant que tu le souhaites.

 Dara ! Ca suffit maintenant ! Laisse ton grand père se reposer.
 Mais...Maman !
 Viens je te dis !

Cette adorable petite de sept ans se retourne et toise sa mère de toute sa hauteur, joignant ses deux bras sur ses hanches. La jeune maman, la prend à bras le corps sans faire de bruit et s’excuse en silence avant de s’éclipser dans les couloirs.

Dés son départ, il ne règne que le son aigu de mon rythme cardiaque. La chambre est spacieuse mais les personnes auxquelles je tiens sont rassemblées et regroupées à côté de mon lit d’hôpital.

Mon fils uniquement reste à l’écart, assis sur une chaise à côté de la fenêtre comptant les voitures stationnées sur le parking en bas. Isabelle s’approche de lui, secoué de spasmes, il la serre fort

Pourquoi ? Je pars seulement pour la dernière aventure de notre existence. Ils doivent tous être contents pour moi.
Mon vieux loubard, trente ans de connaissance, appose sa paluche sur mon épaule. Ses dents toujours intactes depuis son incident chez le dentiste. Ses lunettes raccommodées, posées sur son nez légèrement tordu à cause d’un poteau mal placé sur la chaussée, lui donnent un air austère.

 J’ai quelque chose pour toi mon vieux grincheux.
 Et que veux-tu m’offrir Adame ?

Il joint ses gestes à la parole et m’offre un baluchon, je dirais même le baluchon. Nous en avons fait de la marche avec lui.

 Ah, je ne te savais pas sentimental.
 Faut bien que tu gardes un dernier souvenir de moi. Je sais que tu as la
bougeotte et que tu ne m’attends jamais. Toujours à partir devant, n’est ce pas ?

Une larme coule sur sa joue usée par l’âge. De plus de ses soixante quinze bougies, trois ans nous séparent. Plus vieux que moi, il a su rester plus en forme.
Je prends son baluchon et le comprime contre ma poitrine.

 Merci mon ami.

Je conte cette histoire au présent mais je devrais la mettre au passé puisque si tu me lis, c’est que tu m’as suivi, aussi, dans cette aventure extraordinaire. J’ai laissé ce passage de ma présente mort puisque tu as atterri dans cet endroit comme beaucoup d’autres, comme beaucoup de nos pères, grand pères et aïeux.

Si tu lis cette lettre posée ici, c’est que tu fais partis de mon futur mais aussi de mon passé. Ne t’inquiète pas, c’est un nouveau qui commence et une fin qui arrive une nouvelle fois. Car oui, il y a une fin à tout et un renouvellement à la fin.

Franchi cette porte et que débute ton ascension. Nous nous rencontrerons sûrement sur ton chemin.

J’ai gravi la tour, tout en haut repose une autre vérité.

Mais comme pour ce dernier voyage, il faut le voir pour le croire.

A bientôt,


Hector Maliet

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