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Dérive

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Romain Ruffiot

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La sensation tenace de perdre pied.
Elle venait d'envahir mon corps entier. Et après, l'impression de se noyer, de ne pas réussir à affronter le mouvement puissant du fleuve contre lequel je nageais. Mes bras semblaient tourner dans le vide, dépensant inutilement leur énergie dans une nage désespérée. À quoi bon se dresser contre une flotte de mille Hommes quand on est seul, quand on est l'unique navigateur à bord de notre propre embarcation ? Je voyais déjà le fin radeau se faire emporter par l'armada qui fonçait sur nous. Je voyais les rames brisées par le Courant contre qui je luttais. Je voyais la coque se fendre d'un coup. Je voyais le bois si fragile éclater en millier de petites échardes, de même que je voyais l'Espoir imploser dans mon cœur. Je voyais aussi la déferlante se lever au dessus de ma tête avant de s'abattre avec violence sur la vulgaire coquille de noix qui nous supportait, moi et mes idées.

Après je ne voyais plus.

Le noir. Le bruit étouffé dans le silence fatal de la perdition. Un goût âpre et métallique s'était immiscer dans ma bouche. Quelques images me venaient à l’esprit. Un visage aimé, des gens qui me repoussaient, des normes et des règles qui se déversaient en cascade m'accablant du poids de l'exclusion. Je rouvrais les yeux. J'avais été emporté. Mon corps dérivait comme une poupée de chiffon le long du courant. Je m'éloignais de plus en plus de la grève. Les récifs étaient de moins en moins loin.
Fallait-il continuer à se battre ? Quelle serait l'issue du combat ? David avait battu Goliath mais je me sentais impuissant, attiré inévitablement vers l'écueil rocheux. Ma tête irait s'écraser sur une pierre taillée par l'érosion des vagues. Je pouvais deviner que l'aiguille rocailleuse pénétrerait ma peau sur toute la surface de mon être laissant un trou béant duquel s'échapperait tous les idéaux, toutes les valeurs que j'avais poursuivis et défendues au cours de ma vie. Je serai alors abandonné. Délaissé sur les rivages d'un Styx qui ne voulait même pas de moi. Voilà ce qui m'attendait si je lâchais prise.

Les récifs étaient-ils ma destinée ?

Tandis que je pensais, souche immobile flottante dans des eaux tumultueuses, une flamme vacillante se réveilla au plus profond de moi. Partant des abîmes de ma conscience, elle venait d'illuminer faiblement les parois de mon être. L'espoir n'était pas mort. Si j'abandonnais maintenant, si je laissais le courant avoir raison de moi, à quoi aurait servi ces années de résistance. En somme pourquoi lâcher là, maintenant, à ce moment précis ? Il y avait bien quelques raisons qui pouvaient justifier l'abandon.
Je n'avais plus, du moins je ne trouvais plus, la force de lutter. La force de se lever et de faire barrage à ces flots de haine, à cette jalousie écumante qui dansait tout autour de moi. Je nageais en vain, le torrent de sentiments et de pensées noires qui traversait mon esprit m'étouffait. Il me plongeait avec lenteur dans une sinistre apnée. Privé d'oxygène, de moments de bonheur, mon âme coulait.
Aussi j'avais peur. J'étais terrifié parce qui pouvait arriver. Je m'inquiétais de ce que me ferait tous ceux qui étaient contre moi. Pire encore je ne savais pas ce qui m'attendait sur la grève. De l'autre côté. Que se passerait-il si j'arrivais à surpasser mes détracteurs ? Que se passerait-il si j'arrivais à remonter le courant jusqu'au bout ? Cela me paraissait de la folie , quelque chose de complètement impossible. C'était faire face à l'inconnu ! Alors que les récifs... Je savais ce qu'il se passerait. J'en avais la certitude implacable et je n'avais pas peur de la mort. La perspective d'en finir me rendait inégal. À vrai dire, j'en avais moins peur que de la vie elle-même. Une fois là-bas je ne serais plus obligé de me battre contre les colosses qui me rejetaient. Je ne serais enfin plus obligé de nager, de lutter. Je pourrais alors juste voguer insoucieux sur l'Océan de la Tranquillité.
Mais étais-je près à tout lâcher maintenant ? Abandonner, en finir ?
Non. Cela ne se finirait pas ainsi. Ma vie ne pouvait pas se terminer sur les récifs. Je ne devais pas m'y jeter. Ce n'était que des obstacles de plus, jamais la peur et le désespoir ne devaient m'y conduire.
Tout au long de ma petite vie j'avais transpiré des litres et des litres de sueur, j'avais laissé s'écouler des rivières de larmes et parfois c'était mon sang qui avait suinté. Cette peine, ces regrets, ce malaise, toutes ces douleurs. Ils ne devaient pas avoir existé sans même trouver de sens. Ils avaient servi à un but supérieur. Vivre comme je le souhaitais. Malgré l'opposition. Malgré l'envie tenace de perdre pied. De se laisser emporter en direction de l'écueil rocheuse.
Rien n'était gagné mais tout n'était pas encore perdu. Je rassemblais alors mes dernières forces. Je pouvais atteindre la rive. Je découvrirais peut-être le malheur mais je ne trouverais pas pire qu'ici. Je dépasserais ceux qui me faisaient face et qui toute ma vie n'avaient cessé de me refouler. Ils n'étaient que de simples obstacles.

Je poursuivis alors mon ascension laborieuse, le mouvement de mes bras était saccadé et douloureux mais ma nage n'était plus désespérée. À un moment, je tournai la tête. À quelques mètres d'ici, je discernais une autre personne. Elle nageait. Certes avec difficulté. Mais elle aussi nageait.
Elle essayait de remonter le courant.

PRIX

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Thomas d'Arcadie · il y a
Un texte convaincant !
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Fred Panassac · il y a
Un texte convaincant où les récifs sont autant de métaphores des souffrances et des obstacles sur le parcours de la vie, et une chute pleine d’espoir dans la solidarité. Quelques petites coquilles, vous n’avez pas eu le temps de vous relire. Je vous félicite pour votre talent et vous offre mes voix.
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Jean-Baptiste van Dyck · il y a
Un texte maitrisé, une écriture fluide et ciselée. IL y a du talent par ici...voici mes 5 votes ! Bravo. Dans un autre genre, je vous invite au Vietnam le temps d’un songe si cela vous tente, Romain ! http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/you-hanoi-me-part-2
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Guillaume Fumery · il y a
Bravo Romain
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Maxence Davo · il y a
Parfait
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Star seeker · il y a
Très beau texte, magnifiquement bien écrit, que j'ai pris beaucoup de plaisir à découvrir. Décidément, le sujet de ce concours était inspirant pour tout le monde :)
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Martin Rieuvernet · il y a
Vend tong
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Hugo Thevenet · il y a
Bon enchaînement. Travail propre, bravo !
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Lilou Falco · il y a

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Myriade · il y a
J'aime bien la façon dont tu as pris le sujet au pied de la lettre :)
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