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Avant de sortir, elle a laissé le bouquet sur le meuble de l’entrée. Demain peut-être. Demain sûrement. À force de les sortir du vase pour les remettre quelques heures après, les fleurs commencent à se flétrir. Une fois même elle les a prises jusqu’au coin de la rue, avant de rebrousser chemin.
En attendant, elle a sa séance. Elle a décidé d’y aller à pied aujourd’hui. Pas de bus, même s’il ne fait pas très beau. En s’approchant de l’école primaire, elle reconnait quelques têtes dans la foule attendant le début des réunions parents-profs. Plusieurs la voient, mais personne ne vient la saluer. Seul Éric lui fait un petit signe discret de la main avant que sa femme ne lui prenne le bras pour avancer vers la grille. Ignorant les mines gênées et les salutations obligées, elle contourne la foule. De toute façon ce n’est plus pour elle ces réunions, Léa est rentrée en 6e cette année.
Elle continue sa route, claudiquant. Depuis la sortie de l’hôpital, sa jambe droite lui fait toujours mal au bout de 10 minutes, comme si un minuteur sadique se lançait dès le seuil franchi. Les picotements partent du mollet et irradient dans le bas du dos. Mais c’est un moindre mal. Le plus douloureux n’est pas le corps, mais la mémoire. Chaque élancement lui rappelle les appels de phares, le klaxon et le bruit du pare-brise qui éclate. Elle avait pourtant promis à Léa qu’à chaque fois qu’il ferait beau, elles laisseraient la voiture au garage pour aller au collège à pied. Mais un jour de retard, elle avait rompu sa promesse. Ma chérie, on est à la bourre. Demain on ira à pied si tu veux, mais là il faut que l’on se dépêche. Oui demain. Demain promis.

Les yeux rivés sur l’horloge elle n’avait pas vu la voiture d’en face. Occupée à gagner des minutes, elle avait perdu des années.
Alors aujourd’hui elle boite, elle clopine, elle oscille, mais elle marche. Jusqu’à ce qu’enfin la petite porte en bois du cabinet s’ouvre, annonçant la fin du supplice.

— Bonjour Julie.
— Bonjour Édith.
— Entrez. Comment allez-vous ?
— Mieux que la dernière fois et vous ?
— Ah ! Vous m’en voyez ravie. Installez-vous, je vous en prie. Vous voulez un café ?
— Je veux bien, merci. Mais je veux surtout savoir comment va Léa ?
— Oui bien sûr. Enlevez votre manteau, prenez cette tasse, mettez-vous à l’aise. - --- Alors, comment vous dire, Léa est un peu agitée, vous savez.
— Comment ça ?
— Je vous rassure, rien d’anormal. Elle n’est pas la seule.
— Elle a trouvé des amis ?
Non je disais, qu’elle n’était pas la seule à être agitée en ce moment, les Verseaux le sont tous.
— Oui, enfin, ça me perturbe quand vous dîtes ça. Elle a toujours été très sage. Que ce soit à l’école comme à la maison. Toujours gentille, respectueuse.
— Ne vous inquiétez pas, dès que Vénus achèvera sa rotation, les choses reviendront à la normale. Mais oui vous avez deviné juste, la bonne nouvelle est qu’elle a trouvé un ami.
— Ah c’est bien. Il s’appelle comment ?
— Édouard
— Il est comment ?
— Elle dit qu’il l’apaise, qui lui permet d’avoir moins peur et qu’avec lui elle se sent moins seule.
— Je suis contente. Ma petite fille. Elle est tellement gentille, elle mérite d’être entourée de bonnes personnes.
— Vous êtes une bonne personne.
— Non pas moi. Non. Si je l’étais, je l’aurais écoutée.
— Allons. Vous vous souvenez la dernière fois, je vous avais conseillé de préparer des questions pour notre prochaine rencontre.
— Oui, attendez je les ai là.
Elle fouille d’une main fébrile le sac à main posé sur ses genoux, sort plusieurs mouchoirs usagés avant de poser à plat sur le bureau une feuille de carnet froissée.
— Ma première question serait… Non ce n’est pas la bonne feuille, je ne sais plus où je l’ai mise. Je suis désolée.
— Ce n’est pas grave. Ne pleurez pas, dites-moi ce qui vient du cœur.
— Je ne sais pas, qu’est-ce que les autres parents demandent ?
— Souvent la même chose, savoir si l’enfant est heureux, s’ils lui manquent.
— Alors vous pourrez lui demander cela ?
— Oui je le ferais.


Édith sort du cabinet, les yeux rougis, mais le cœur un peu plus apaisé. C’est la troisième séance, et la première où elle n’a pas pleuré. Éric avait raison, elle se sent bien mieux qu’après le prêche du curé, les appels de sa sœur ou les après-midis sous la couette.
Quand elle rentre chez elle, les fleurs sont toujours sur le meuble. Elle les cueille délicatement et les remet dans le vase de la cuisine. À côté, le papier froissé des questions qu’elle avait prévu de poser. Ce n’est pas grave elle y retourne demain.


Elle marchera comme aujourd’hui. En revenant la douleur dans sa jambe s’est atténuée.
Elle partira dix minutes plus tôt pour contourner l’école et ne plus croiser personne, ni même Éric.
Et demain, elle emmènera les fleurs.
Elle en donnera une à la voyante, puis au retour, passera par le cimetière pour y déposer le reste.

Demain, promis.

PRIX

Image de Hiver 2020
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Sitou Gayibor · il y a
Histoire très bouleversante .. bien écrit BRAVO
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De margotin · il y a
Mes voix

Bonjour à vous!
Je vous invite à découvrir et à soutenir Nilie au concours du Prince oublié. Merci beaucoup

https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/nilie-3

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Christophe Pascal · il y a
Terrible et bien mené, bravo!
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Julien1965 · il y a
Terrible histoire écrite avec beaucoup de justesse et de délicatesse...
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Amélie Moglia · il y a
Une histoire très émouvante, où tout est simplement suggéré, pour que le lecteur devine ce qui arrive. Bravo!
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Virgo34 · il y a
Mes 5 voix pour ce texte plein d'émotion.
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jusyfa *** Julien · il y a
Merci d'avoir aimé ce commentaire ci-dessous, belle soirée.
Julien.
jusyfa *** · il y a 2 jours
Votre plume distille beaucoup d'émotions, le texte est prenant, je découvre et je m'abonne, bravo ! *****
Julien.
sans vous obliger, Je vous propose 2mn de lecture à critiquer :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/et-on-dit-que-l-alcool-tue-lentement

Image de jusyfa *** Julien
jusyfa *** Julien · il y a
Votre plume distille beaucoup d'émotions, le texte est prenant, je découvre et je m'abonne, bravo ! *****
Julien.
sans vous obliger, Je vous propose 2mn de lecture à critiquer :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/et-on-dit-que-l-alcool-tue-lentement

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Fabienne Maillebuau · il y a
Un texte qui ébranle, secoue, par le non dit, mes cinq voix, Oscurio; Je vous invite sur https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/cancuterus et https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/fleur-du-mal
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JACB · il y a
Le bouquet est un lien symbolique, on pressent un hommage, une offrande et la suite nous réserve ce dialogue émouvant avec le monde de l'au-de-là . C'est bien amené et bien écrit, tout pour poser *****Bonne chance Oscurio

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