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Silvie

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En compétition

Le lourd rocher qui obturait l’entrée de la grotte s’est écarté. Je me suis mis debout en m’agrippant à la paroi et j’ai vu le jour. Il m’a blessé les yeux et j’ai crié. Pourtant, je n’avais pas vu le ciel. Juste le jour, qui avait continué à exister au-delà de la nuit qui contenait mon corps. En ouvrant les yeux, j’ai aperçu des arbres si denses qu’ils semblaient recouvrir la terre. Leurs branches s’élançaient dans les hauteurs en entrelacs que trouaient çà et là des éclats tremblants de lumière. J’en ai eu le vertige et, pour ne pas tomber, j’ai refermé les yeux. En les rouvrant, j’ai vu perler sur leurs feuilles immenses des gouttes translucides. Il avait dû pleuvoir. Les feuilles formaient de larges collerettes qui devaient contenir de l’eau en abondance. La soif me déchirait la gorge. Il fallait que je boive.
Je suis sorti de la grotte en rampant et, adossé à un tronc d’arbre, je me suis mis debout. Tout mon corps me faisait mal. Péniblement, j’ai avancé un pied puis l’autre, en m’agrippant aux arbres. J’ai respiré leur puissante odeur boisée en roulant ma tête douloureuse contre leurs troncs rugueux. D’une main, j’ai saisi la collerette géante d’une feuille et j’ai bu longuement toute l’eau qu’elle contenait. Elle venait de là-haut, du ventre gris des nuages. Un goût de chlorophylle mêlé à des fragrances d’humus a rempli ma bouche. Quand la fraîcheur de l’eau a coulé dans ma gorge, j’ai ri et pleuré à la fois. La vie m’était redonnée.
Que m’était-il arrivé ? Qu’étais-je venu faire dans cette grotte ? Je me souvenais vaguement d’une expérience scientifique sur les rythmes circadiens, mais je ne savais plus qui j’étais. Peut-être avais-je été moi-même un scientifique, mais cela n’avait plus d’importance. Des jours et des nuits avaient passé, puis j’avais eu si froid que j’avais perdu conscience. J’avais dû flotter longtemps à la lisière de la mort dans mon berceau de pierre qui aurait pu tout aussi bien devenir mon tombeau. J’ai marché au hasard dans la forêt, le cœur à cru dans l’immensité du présent. Soudain, dans une fulgurance, je me suis souvenu de mon prénom: « Pierre ! » ai-je crié. Je m’appelle Pierre. « Et sur cette pierre », a complété ma mémoire, « je bâtirai mon Église ».
Pourquoi me souvenais-je de ces paroles bibliques, moi qui, toute ma vie, avais été un athée convaincu ? Ceux qui côtoient de près la mort, ai-je pensé, se raccrochent à des mots qui donnent un semblant de sens à la vie. Pour l’instant, la mienne n’en avait plus. Devant moi s’étendait la forêt infinie. J’errais loin de tout sentier et de toute présence humaine. La nature impérieuse avait repris ses droits. On eût dit que ce lieu n’avait jamais été foulé par l’homme.
Enfin, j’ai débouché sur une route dont on devinait encore le tracé. La forêt se terminait là. Maintenant, sous mes yeux, de hauts immeubles se dressaient, géants muets pris dans un étau végétal. Les arbres resserraient leur étreinte, enlaçant dans une lente strangulation leurs murs redevenus falaises le long des plages désolées des rues. Les trottoirs étaient des landes jonchées de caillasses et d’herbes folles. Des plantes grimpantes avaient violé les murs des maisons, les transperçant de part en part. Dans l’intimité dévoilée des chambres, ordinateurs, meubles en morceaux, jouets démembrés jonchaient le sol de ce qui avait été le décor quotidien d’habitants disparus. Dans les rues, des morceaux de balcons gisaient sur le bitume. Des résidus de grilles entouraient d’anciens squares envahis par le sable. Des jeux d’enfants encore scellés au sol n’étaient plus que débris qui grinçaient dans le vent.
« À quoi bon vivre », pensai-je, « si je suis le seul survivant ? » Je maudissais maintenant les scientifiques et leurs expériences. J’avais perdu tous mes repères et je n’avais pas la moindre idée de la nature de la catastrophe qui s’était abattue sur le monde. « Je porte bien mon prénom », ai-je pensé. « Je ne suis qu’une petite pierre qui volera bientôt en miettes. » En pleurant, je me suis mis à courir pour fuir de toutes mes forces la ville abandonnée. Mon esprit me disait que j’allais mourir, mais mon corps voulait vivre.
J’ai traversé une forêt de bambous puis un bois de ginkgos. Soudain, à bout de souffle, j’ai suspendu ma course et j’ai séché mes larmes. Une sérénité nouvelle, incompréhensible, montait en moi. À travers les tiges des bambous, des taches de soleil frémissaient et, au bout des branches des ginkgos, des fruits se balançaient telles des cerises d’or. L’histoire millénaire de ces arbres m’est revenue en tête. En magnifiques conquérants, les bambous avaient colonisé la terre. Le ginkgo biloba, seul survivant d’Hiroshima, avait défié la mort et la cruauté des hommes en perçant la terre irradiée de ses pousses nouvelles, au printemps qui avait suivi la terrifiante déflagration de la bombe.
Alors se sont élevées les voix consolantes des arbres. En un souffle presque imperceptible, ils ont pris la parole. Ce n’étaient pas des mots humains mais je les ai compris. Ils disaient, dans le souffle de leurs feuilles et l’éclat de leurs fruits, qu’ils veilleraient sur moi, que la nature pourvoirait à mes besoins durant toutes les années qu’il me restait à vivre. Je trouverais de l’eau pour étancher ma soif, et les fruits de la terre soulageraient ma faim.
À cet instant, je me suis souvenu de ces vers de Baudelaire : « La nature est un temple où de vivants piliers laissent parfois sortir de confuses paroles ». Et un rythme primaire, éternel, végétal, s’est mis à pulser dans mon corps. C’était la simple joie de vivre, étrangère aux discours, aux injonctions, à toute morale humaine. Je me sentais comme un insecte, fou de bonheur dans le soleil. Je regardais l’or des ginkgos, et mon cœur battait à cru, aussi petit qu’une pierre dans l’immensité du présent.

PRIX

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En compétition

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Virgo34 · il y a
Un texte plein d'originalité et de poésie.
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Silvie · il y a
Merci beaucoup Virgo 34!
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Jarrié · il y a
Un beau brin de rêve !
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Silvie · il y a
Merci de votre visite et de ce sympathique commentaire.
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Chantal Sourire · il y a
Mon vote !
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Silvie · il y a
Merci Chantal. Contente de vous revoir sur ma page.
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Jusyfa · il y a
Une SF originale, il faut savoir écouter les arbres... bravo Silvie*****
Julien.

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Silvie · il y a
Merci beaucoup Julien.
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Louca · il y a
Beau texte avec des images poétiques.
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Silvie · il y a
Merci beaucoup Louca.
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Guy Bellinger · il y a
Une écriture fine, poétique et palpitante, écrin de choix où vient se nicher ce superbe texte. De la fiction post-apocalyptique certes, mais aussi et surtout une réflexion sur les fondements de la vie, débarrassée de toutes les scories et de tous les barbelés de la " civilisation ". Faisons comme votre héros, écoutons ce que les arbres ont à nous dire.
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Silvie · il y a
Superbe commentaire, Guy! Merci, je suis très touchée.
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Hugonem · il y a
Vraiment sortie de la grotte ou est-ce la caverne de Platon ?
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Silvie · il y a
C'est aussi inspiré de la caverne de Platon. Bien vu et merci Hugonem.
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Artvic · il y a
Ne jette pas la pierre Pierre !
C'est le jardin d'Éden peut être ! Une nouvelle histoire de l'humanité ! Je vote 5*
Je vous invite à lire " l'empreinte des souvenirs" et parcourir ma page Silvie. Bon dimanche

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Silvie · il y a
Merci Artvic! Je vais parcourir l'empreinte des souvenirs.
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Marcheur · il y a
Nous devrions écouter davantage les arbres: ils ont tant à nous apprendre. Merci pour ce beau texte.
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Silvie · il y a
Merci pour ce message qui me touche Marcheur.
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Zouzou · il y a
une nouvelle vie peut commencer ? +5 , Silvie...très bon weekend !
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Silvie · il y a
Merci beaucoup Zouzou. Comme le week-end est déjà bien avancé, je te souhaite une très bonne soirée.
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