Délit de fuite

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Un distributeur d'histoires, comme un distributeur de friandises! J'adore l'idée. Dans ce temps clos de l'attente, pétri d'impatience, d'angoisse parfois, le réconfort d'un petit papier doux  [+]

Image de Automne 2021
Ce que tu sens d'abord, ce sont des relents lourds et âcres d'herbe coupée. La deuxième fenaison. Qu'on a oublié de rentrer et qui pourrit doucement dans les prés. Trop de pluie, à la fin.

... Ailleurs, il y aurait l'odeur des sassafras, celle du bois-sent-bon.

Tu te demandes à quoi ça peut ressembler l'odeur du « bois-sent-bon » et l'arbuste de ce nom, quel feuillage il peut avoir.

Ton pouce noirci de terre fait tourner la molette d'un briquet en plastique rouge. Celui de ta mère. Il était dans le porte-gobelet de la voiture.

Et puis tu sens l'odeur du goudron de la route. Chauffé. Celle de la gomme des pneus. Et de l'huile de moteur. Devant toi, la Chevrolet est encastrée dans un platane perlé de brume. Tu regardes la fumée épaisse qui monte du capot. Tu ne l'as pas vu venir ce virage. La vitesse t'avait grisé. Sur ton cou, une veine encore gonflée de peur pulse fort. Tu as un goût de rivière dans la bouche. D'eau saumâtre. Un peu de sang, peut-être. La pluie est revenue. Légère et bleue. Elle frappe ses marteaux menus sur la carrosserie cabossée. Puis elle repart.

Secoué, un peu groggy, tu t'es sorti de l'habitacle à quatre pattes, vite fait. Affolé. Peut-être qu'il n'y a pas que dans les films que les voitures s'enflamment. Mais non. Juste un gros panache de fumée. Tu regardes la campagne ondoyante de l'autre côté de la route.

... Ailleurs, il y aurait d'infinies plantations de tabac et les portes des granges seraient ouvertes. Les granges où la récolte pend aux poutres en grandes feuilles qui perdent lentement leur vert luxuriant.

Tu sens sur toi le musc douceâtre des vêtements qu'on a portés trop longtemps. Tu es parti si vite. Ce que tu voulais, c'était t'éloigner de lui, de ses attaques : tu ne tenais pas la distance... Tu n'avais pas la carrure... Pas la résistance... Pas le mental.

Mais il y avait ta mère. Et elle avait droit à sa part de bonheur, pas vrai ? C'est ce que tu avais pensé quand elle avait rencontré Maxence, l'entraîneur du club de boxe. Et puisqu'elle trouvait un peu de joie auprès de ce beau parleur, tu as juste dit : « OK. On se pose. On le laisse entrer dans notre vie. » Tu l'as fait pour elle. Seulement, cette trêve, toi, tu l'as payée au prix fort.

Pour survivre, il a bien fallu que tu te bâtisses un ailleurs. Dans ta tête. De grandes images. Juste des images. Qui t'aidaient.

Pourtant, au début, l'entraîneur (celui qui a mis du soleil dans la vie de ta mère) il disait que tu avais l'étoffe, il disait même que tu finirais par passer pro... Il bramait : « Tous les Marocains sont de super boxeurs ! » Il prophétisait : « Tu seras un nouvel Hari, un autre Zouggary, le Mo' Jaraya de la cité. » Il riait en disant à ta mère : « Ca sera une vraie tuerie ! » Et elle, elle fermait les yeux et elle faisait semblant d'avoir peur, mais déjà elle était très fière de ce que tu allais devenir.

« T'es une bête sauvage, il martelait. Allez ! Étripe ton adversaire !... Vas-y ! Fais-moi un vrai massacre, cette fois-ci »... Et puis non ! Il te manquait toujours la rage, la vraie : mortelle... Alors, celui qui se faisait si doux pour les beaux yeux de ta mère a changé de registre. T'étais une mauviette, un minus, un fichu dégonflé !

Jusqu'au retour à la maison où il faisait son numéro de charmeur. « Lui et moi, disait-il pour attendrir ta mère, on est deux potes, unis comme les doigts de la main ». Et il te serrait l'épaule. Tellement fort. Il aurait pu le la broyer s'il avait voulu. Et ta mère disait : « Vous êtes beaux, tous les deux. Si beaux ! » Elle était heureuse, ça se voyait. Alors, tu ne mouftais pas. Tu encaissais, pour elle. Elle en avait tellement bavé. Mais, toi, tu détestais la boxe. Tu détestais les coups, à donner, à recevoir.

... Ailleurs, il y a des terrains de baseball grands comme des parkings de supermarchés. Il y a des garçons caparaçonnés qui courent et frappent la balle blanche aux belles coutures rouges.

Et puis l'entraîneur t'a regardé d'une nouvelle façon. Cette fois, il y avait du dégoût, du mépris dans ses yeux. Il ne s'est plus retenu : « T'es une fiotte, ou quoi ? Oooh, frappe donc ! Mais qui m'a fichu une tantouze pareille ? » Une tantouze... Est-ce que c'était ce que tu es ?

Au fond, t'en sais rien. Peut-être si l'autre le dit. Ou peut-être pas. Tu t'es juste pas posé la question. Tellement occupé à ramer avec ta mère. À lui éviter les galères. À tout supporter pour la voir sourire.

Seulement, à chaque séance les insultes te laminaient pire que des rouées de coups. Alors, tu as dit : stop ! Dans ta tête. Il fallait que ça s'arrête, cette sauvagerie. Tu as compris que tu devais prendre la fuite. Sauf que tu n'avais pas de plan. Tu as cherché une idée. Longtemps.

Jusqu'au jour où tu l'as eue, là, sous ton nez.

Sa voiture ! La belle Chevrolet Spark qu'il aimait plus que lui-même ! Qu'il protégeait comme un trésor. Ce modèle de collection qu'il bichonnait, chaque soir, avec sa peau de chamois, jusqu'à se mirer en elle. L'aube n'était pas encore levée que clés en poche, tu quittais la maison. Tu taillais la route.

Tu as d'abord été prudent. Quand même, tu n'as pas le permis de conduire. Et puis, peu à peu, tu t'es senti des ailes.

... Ailleurs, les garçons conduisent des Cadillac rafistolées ; ailleurs, les U.S. Highways filent loin devant, repoussant l'horizon. Et toi, tu y étais aussi, enfin !

Jusqu'à ce fichu virage.

L'ombre effleure tes talons calés dans l'herbe humide. La nuit se glisse dans l'air devenu violet. La pluie s'est remise à tomber. Douce. Sur l'épave au bord de la route. Qui ne fume plus, mais qui a quand même une sale tronche, enroulée à l'arbre noir. Dans tes yeux, la pluie déforme les lignes. Elle déguise tes larmes. Pas pleurer. Ne pas pleurer. Il ne faut pas.

... Ailleurs, il y a un tapis de lucioles grand comme une prairie qui fait un cœur palpitant dans le crépuscule.

Tu viens tout juste d'avoir seize ans et tu ne sais plus où aller.

... Ailleurs, il y a les bonbons Jolly Rancher : cerise, framboise, pastèque...
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JHC · il y a
Bravo Mome. Direct !
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Joël Riou · il y a
Un certain monde de la boxe en prend plein la tronche et c'est bien vu ! L'esprit de compétition poussé à l'extrême, la beaufitude aidant, dans un autre sport aurait aussi pu convenir...
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Mome de Meuse · il y a
Merci Joël pour votre commentaire percutant. Je vous souhaite une belle journée.
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Alban DEROUX · il y a
Quelle style d écriture original et prenant ! Félicitations !
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Mome de Meuse · il y a
Merci d'être passé, Alban. Et merci pour le partage. Au plaisir de vous croiser à nouveau au gré des mots.
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Les Histoires de RAC · il y a
Poignant & "déroutant" ♫
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Mome de Meuse · il y a
Touchée par ces deux beaux qualificatifs. J'apprécie autant l'un que l'autre. Merci à vous.
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Les Histoires de RAC · il y a
C'est toujours un plaisir de venir chez vous ♫ A+
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François B. · il y a
Très beau texte, prenant et émouvant
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Mome de Meuse · il y a
Merci pour la lecture et le partage, François. Au plaisir de vous croiser à nouveau au gré des mots.
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Fleur A. · il y a
Un texte très fort. 16 ans et déjà tellement de souffrances.
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Mome de Meuse · il y a
Merci pour votre lecture, Fleur. Je suis heureuse de votre visite. A bientôt au gré des mots.
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Patrick Gibon · il y a
belle sortie de route et de vie contraignante, le boxeur sera KO, sa caisse prolongement de son paraître bien cabossée, boxe! boxe! tu as rendus les coups, la vie s'ouvre enfin à toi au goût délicieux des bonbons à la cantharide
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Mome de Meuse · il y a
Quel plaisir, Patrick de te retrouver, toi aussi, sur le ring ! Merci pour la visite et à bientôt au gré des mots.
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Flore Anna · il y a
Cet arbre où s'enroule une voiture, comme pour détruire une partie d'enfance volée et une adolescence qui ne peut être que douloureuse...Seize ans...et un tapis de lucioles, c'est beau.
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Mome de Meuse · il y a
Votre commentaire lui aussi est très beau, Flore et il me va droit au coeur. Mille mercis.
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Roll Sisyphus · il y a
J'ai été frappé par ce récit !
Si la fuite bien compréhensive était bien réelle le délit quant à lui n'était pas constitué. Bien au contraire !
C'était un sauve qui peut les femmes et les enfants d'abord ou l'inverse.
Il lui avait volontairement tordu l'épaule, il lui a par mégarde enroulé son prolongement mécanique autour d'un arbre...
Ils sont quitte.

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Mome de Meuse · il y a
Merci pour cette remise à plat, Roll. J'en ai beaucoup apprécié le ton. J'ai voulu " jouer " sur les mots avec le titre... (Et pardon d'avoir tant tardé à répondre, mais ce commentaire m'avait échappé. ) A bientôt au gré des mots.
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Gali Nette · il y a
Beaucoup d'émotion dans ce texte, on découvre petit à petit ce qui s'est passé avant l'accident, et c'est très prenant. Bravo !
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Mome de Meuse · il y a
Je suis touchée par votre commentaire chaleureux, Gali et je vous prie de m'excuser pour le retard. A bientôt au gré des mots.

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