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Déjà ça...

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Hhl

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L'impact des gouttes sur le métal faisait résonner en moi un écho amer. Chaque fois la même scène. Le même coffre. Le même hangar. Les mêmes cris et supplications. La même arme. Et pour finir, une balle entre les deux yeux. Seule la victime changeait.
Tenez, là, cette femme, avec ses grands yeux verts, sa chevelure blonde, avec un carré plongeant parfait. Et sa voix, que j’imaginais mélodieuse, habituellement. Pas là, non, avec ses sanglots inutiles et son rimmel qui coulait, enlaidissant même son visage, qui m’avait pourtant paru fin et harmonieux dans le parking souterrain où je l’avais enlevée, une heure plus tôt. C’est con, la vie. Vous vous levez, comme tous les jours, avec dans un coin de votre tête la réunion de 9h00. Et c’est tout ce qui compte pour vous, à l’instant T. Mauvaise pioche, avant de pouvoir dire ouf, vous voici dans le coffre d’une voiture, direction une zone industrielle déserte, et après le cérémonial habituel des supplications vaines, hop ! Votre crâne est défoncé par une balle de 9mm. Qui sait, après tout, en d’autres circonstances, elle et moi aurions pu vivre une histoire d’amour passionnée, faite de rendez-vous furtifs, de visites impromptues à son bureau, de cadeaux, de Saint Valentin. Mais bon, le boulot, c’est le boulot.
Des gouttes en éclat sur le métal d’un vieil établi, dans une usine désaffectée. C’est tout ce qui restait. Ça et le trou dans le terrain vague d’en face. Et ça faisait bientôt dix ans que cela durait. Une vie simple, ordonnée. Rythmée par des assassinats, aussi froids que maîtrisés. J’étais, devenu, on peut le dire, presqu’un fonctionnaire du crime. Enfin, presque. Tuer des gens de sang-froid est une activité peu banale, je vous l’accorde, mais n’allez pas croire qu’elle s’intègre à un film de gangster quelconque. Vous ne m’auriez jamais croisé, avachi à un bar, entouré de trois gogo danseuses, avec les restes d’un rail de coke au coin du nez. Ou même dans un duplex parisien, fumant le cigare, habillé d’un costume à trois mille euros, avec en guise de compagne une pute de luxe passant son temps à boire des martini le regard vide, en se demandant si elle n’aurait pas plutôt dû terminer son CAP coiffure au lieu de traîner avec un ersatz de Tony Montana. Que nenni. Pas de ça chez moi. D’ailleurs, pour être clair, pas d’alcool. Pas de folles soirées. Pas de coke. Et pas d’amis non plus. De toute façon, je n’étais pas des plus sympathiques. D’ailleurs, toutes les personnes qui m’ont vu de près vous diraient certainement que j’ai une expression faciale infiniment peu primesautière, si elles n’étaient pas mortes.
C’est étrange comme tout était calme pour une fois. Quand je tue, même si c’est mon métier, une certaine adrénaline s’empare de moi. Je ne prends pas complètement plaisir à dessouder des gens, ne vous méprenez pas. Je dis juste qu’appuyer sur la gâchette produit une sensation comme peu d’employés de bureau connaîtront un jour.
Mais là, rien. Je ne pouvais pas quitter des yeux le sang qui coulait. Ce devait être un nouveau, ça se voyait tout de suite. Pas encore assuré. Il avait mal visé et c’était l’oreille et une partie du tympan qui avait été touché. Je savais que la retraite était, dans mon métier, une denrée rare. C’est peut-être pour cela que ne m’étais même pas débattu. Ni même pleuré, ou supplié. Dire que je ne saurais jamais qui avait donné l’ordre. Après tout, je n’allais pas m’étonner. C’était la règle. Et je l’entendais qui s’énervait. « Et oui mon gars, tu t’es loupé, si tu m’en laissais le temps, je te montrerais bien comment faire, mais j’ai tellement mal que je me contente de me tortiller comme un ver, désolé ». J’espérais juste, dans un élan d’orgueil, qu’il avait touché un bon paquet pour ma tête. C’eut été la moindre des choses avec mon pédigrée. Quand même.
La bonne nouvelle, c’est que, moi qui m’étais toujours demandé si l’enfer existait, et à quoi il ressemblait, j’allais certainement le savoir très bientôt. C’était déjà ça.

PRIX

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Sylvie Franceus · il y a
C'est pas parce que ce texte ne date pas de ce matin que je ne le lis pas avec plaisir. Il est scabreux. Il est bon et chaque détail compte oui, tout compte et votre minutie est mon obsession de lectrice attentive à chaque rite, à chaque geste, à chaque contrôle, à chaque souffle. Le gars vante son éthique de tueur presque respectable et sa morale en deviendrait presque acceptable et j'aime ce point de vue audacieux dans votre écriture non coupable. Ni regret, ni remords mais une routine bien huilée qui sent la poudre, celle de l'arme sans larme et celle de l'escampette qui aide la fuite et l'échappée et pourtant... ce jour là, la fin de carrière stoppe les manies tueuses et une forme de justice artisanale se met en place, une loi du talion auriculaire : pas d'œil, pas de dent mais une oreille et un bout de cervelle qui saignent.
Ce que j'aime aussi, c'est la non identité de vos personnages et l'absence de repères dans le temps et l'espace.
Merci pour cette écriture brutale et immonde.
sylvie

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Prijgany · il y a
HHl : le retour ; ça fait bigrement longtemps que je te t'avais pas lu ; bigrement trop longtemps, c'est clair ; résultat : super histoire très bien menée. Bravo HHl.
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Granydu57 · il y a
Une lecture manquée, mais j'aime, forcement, quel scénario !!! Ah ! oui, je viens de l'apprendre, il y à une sorte de retraite pour les tueurs :-))
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Yann Suerte · il y a
Un texte finement écrit...Mes votes. Et si vos pas vous y perdent, je vous invite cordialement à visiter mon Atelier, en finale du concours d’automne. Yann
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Evinrude · il y a
Excellent scénario à l'humour noir incisif ! Mon vote !
Je vous invite à découvrir mon TCC en lice pour l'automne: http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-marteau-et-les-etoiles
Belle fin de journée à vous !

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Arlo · il y a
A L'AIR DU TEMPS d' Arlo est en finale du grand prix été poésie. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.
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Maud · il y a
Ah j'avais manqué celui ci Bruno !..
cest très bon ça !.. bises

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Utilisateur désactivé · il y a
Les textes étaient beaucoup trop nombreux pour les lire tous (presque 500!). Je ne suis malheureusement pas venue à bout des lectures.
Vous avez une belle imagination. Jamais je n'aurais pensé à ce scénario. Bravo !
" Maudit roman" est en finale.Puis je vous inviter à le lire ?
http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/maudit-roman

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Patrick Barbier · il y a
Sonnez la retraite !
Mes votes Bruno ^^

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Jeanne Mazabraud · il y a
Tir réussi !
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