Dégustation

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L’impact des gouttes sur le métal brûlant de la cuisinière produisait un crépitement rythmé par les tressautements du couvercle recouvrant le faitout.
Les petites gouttes d’eau dansaient dans leur manteau de vapeur avant de disparaitre, laissant des auréoles de caléfaction.
Hubert s’affairait avec l’attention d’un maitre queue soucieux de régaler ses convives.

Avec ses amis, faire bonne chère était un rite instauré depuis longtemps. Ils s’invitaient à tour de rôle chez l’un ou l’autre.
Un nouvel hôte accompagné de sa femme devait rejoindre le groupe et, ce soir, il serait l’invité d’honneur.
Quand le gong de l’entrée retentit, Hubert, abandonnant un instant sa cuisine, alla ouvrir aux premiers arrivants, les débarrassa de leurs manteaux et les conduisit au salon.

Réunis devant la cheminée, le verre à la main, les amis se congratulaient et les discussions allaient bon train. Tous ne s’aimaient pas mais la courtoisie, feinte ou naturelle, leur permettait de passer d’agréables moments.
Dans un passé proche quelques conflits sans grande importance avaient révélé le caractère peu amène de certains d’entre eux. En particulier Hubert, depuis son veuvage, était qualifié de soupe-au-lait par les plus indulgents et de schizophrène par les autres.

Le temps passait, quelques-uns s’étonnèrent de l’absence du nouveau et questionnèrent Hubert sur ce personnage qu’il avait lui-même parrainé.
Hubert expliqua l’avoir rencontré au Golf. Son frère, huissier de justice, le lui avait présenté comme un grand sportif extraverti ayant réussi dans la communication mais affublé d’une compagne un rien bimbo, passablement vulgaire et allumeuse de surcroit.
Il se prénommait Victorien, Victorien Lamballe, mais elle lui donnait simplement du « Vic »...
Durcissant le ton Hubert ajouta : « ils vont bien ensemble, phraseurs et arrogants ! »
Un ange passa...
D’une petite voix douce, une amie risqua : « mais alors, pourquoi nous les présenter ce soir ? »
Hubert dut se contrôler, respira profondément et rasséréna l’auditoire en glosant sur la politesse de mise qui rend possible les relations puis invita ses hôtes à passer à table sans plus attendre.
Son téléphone portable vibra dans sa poche. Au bout du fil, Victorien s’excusait de son retard, sa compagne avait emprunté sa voiture et n’était pas là...
Courtois, Hubert le rassura et lui proposa de venir quand même ; sa femme le rejoindrait certainement.
Après avoir raccroché, Il resta pensif un court instant puis rejoignit la cuisine en grommelant « pauvre type, je vais m’en occuper de ta poufiasse... ».

Il souleva le couvercle du faitout, remua et ralentit le feu pour maintenir un petit bouillonnement.
Il prit un long plat en cristal et regagna la salle à manger où l’atmosphère était redevenue conviviale.
Il en voulait à tous ces gens trop heureux et tellement indifférents à sa solitude. Heureusement il parvenait à donner le change.
« Mes amis, voici l’entrée, une recette de ma grand-mère maternelle réinterprétée par mes soins : la sanguette royale ».
Marquant un court silence pour attiser la curiosité de ses amis, il enchaîna d’un air gourmand : « vous suspendez par les pattes une belle poule huppée et lui tranchez le cou au dessus d’un plat creux garni d’oignons marinés dans du vin de Xérès. Il est très important que la poulette, encore vivante, se vide de son sang en délicates pulsations. Vous attendez que tout ceci soit figé puis vous faites légèrement gratiner et vous servez tiède assorti de mesclun parsemé de copeaux de parmesan ».
Quelques-uns applaudirent. Tous se goutèrent d’abord en silence puis se répandirent en compliments.

Un taxi s’arrêta devant la maison, on sonna à l’entrée, un coup bref. Hubert alla ouvrir. Son invité se tenait sur le perron, seul, la mine peu fière. Il s’excusa expliquant que sa femme, partie avec la voiture, n’était toujours pas rentrée.
Ils rejoignirent les autres convives qui s’efforcèrent de détendre Victorien, ce qui fut bien facilité par le Chiroubles rouge velours qui accompagnait la sanguette royale.
L’ambiance était chaleureuse et « Vic » semblait enjoué.

De retour dans la cuisine, Hubert sortit du faitout de superbes pièces de viandes les unes lisses et laiteuses, les autres plus brunes avec de longues fibres. Il mit le bouillon dans des bols, taquina les yeux avec une longue cuillère et dressa un plat avec carottes, navets et pommes de terre surmontant des os à moelle encore fumants.
Tout en disposant les plats devant les convives, il se sentit soudain envahi de détestation pour ces gens-là, mais ne regrettait pas de les avoir invités.
La haine le saisit. Il eut du mal à se contenirt quand quelqu’un s’étonna de la tendreté de la chair qu’il découpait.
« Le secret est dans l’essence même de cette viande et dans la manière dont elle a été saignée ».

Bien éméché, « Vic » proposa un toast :
« A l’amitié, à notre hôte et son talent... je regrette que ma chère et tendre ne soit pas là pour profiter avec vous de cet instant merveilleux. Si vous la connaissiez, elle est délicieuse... »
Hubert pensa « tu ne crois pas si bien dire ».

A cet instant, on sonna à la porte. Deux policiers expliquèrent à Hubert qu’ils avaient retrouvé à l’autre bout de la ville un véhicule abandonné dont le GPS indiquait cette adresse comme dernière destination. La plaque minéralogique avait permis d’établir qu’il s’agissait du véhicule d’une agence de communication dirigée par un certain Victorien Lamballe. Ayant l’air surpris, Hubert appela son ami.
Interloqué et balbutiant, Vic expliqua qu’il s’agissait bien de sa voiture dont il avait programmé hier le GPS en prévision de cette soirée avant de la prêter à sa compagne.
« Votre compagne est-elle ici ? Nous devons l’interroger » dit le plus grand des deux fonctionnaires.
Victorien blêmit en avouant s’être fâché avec sa femme. Il ne l’avait pas revue depuis la veille mais elle lui avait promis de l’accompagner ce soir.
« Monsieur, vous êtes convoqué demain au commissariat, il est possible que vous deviez rester quelque temps avec nous dans l’éventualité d’une garde à vue ».

Le diner tourna court. Chacun prit congé dans une atmosphère de plomb.

Seul mais apaisé, Hubert regretta que personne n’ait pu savourer son dessert inédit « prunelles de biche en sabayon aux humeurs vitrées et cristaux de cognac ». Il n’était pas sûr de pouvoir en préparer une deuxième fois.

Après une bonne tisane de queues de cerises, il monta se coucher.
La semaine prochaine il retournerait au Golf, prendrait des nouvelles de ses amis et ferait d’autres provisions pour de nouvelles recettes savoureuses.

Au sous-sol un gros chat ronronnait sur le congélateur. A l’intérieur, sous des bocaux de légumes précuits et de champignons, gisait le corps tronçonné d’une femme, la face énucléée, les joues tranchées, une cuisse découpée et l’humérus scié proprement. A la base du cou, une petite plaie en forme de boutonnière laissait paraitre, sectionnée net, la jugulaire.
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Camille G · il y a
ça coupe bien l'appétit !! Il y a toujours des potes sur qui on peut compter ...
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Arlo G · il y a
À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bonne journée.
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Utilisateur désactivé · il y a
Trop fort et très "gustatif". Cela me rappelle un film ou des jeunes invitent une personne connue qu'ils haïssent et qu'ils empoisonnent. Mais le dernier des invités découvre le piège. C'est tout aussi terrifiant, plus même. Bravo !! mes 4 votes. Si vous avez 4 mn mon texte est Sister morphine. A+.
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Keith Simmonds · il y a
Bravo ! Et quelle degustation ! Mes votes !
Mon œuvre, “Kidnapping”, est en compétiton pour le Prix Court
et Noir 2017. Je vous invite à venir la lire et la soutenir si le cœur
vous en dit. Merci d’avance !

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Caruso · il y a
Heureusement que les invités sont partis, sans avoir goûté ce repas.
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Wernert Blaise · il y a
C'est bien noir ! Sujet respecté ! Même si on devine très tôt de quoi sont fait les plats ça reste prenant. Bravo mes votes d'encouragement et je vous invite également à découvrir mes écrits si vous avez un peu de temps n'hésitez pas ! À bientôt pour d'autres lectures amicalement
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Lucile Charlier · il y a
Sympa!!
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Arlo G · il y a
Histoire sordide à souhait. Mieux vaut ne pas être pote avec Hubert. Belle transcription des pensées du personnage et de folie raisonnée et calculatrice. Bravo. Vous avez les votes d'Arlo qui vous invite à découvrir son dernier poème " à l'air du temps" retenu pour le prix été poésie. Bonne journée à vous
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Chantane P. · il y a
horreur ! horreur ! cela fais froid dans le dos.....mon vote pour votre histoire plus que noire, bonne chance
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Joëlle Brethes · il y a
Oups ! Je ne prendrai pas de dessert et... je n'honorerai pas votre prochaine invitation...