Décrassage

il y a
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J'écris par incapacité à peindre. Je peins par incapacité à danser. Je danse, sous les fougères, libellule entre les étoiles  [+]

Il monta à l'étage et se rendit à la salle de bains, se dénuda et mesura l'étendue du désastre. Son corps -ce corps bien bâti, musculeux, dense- était couvert de plaques blanchâtres. De la plus lisse à la plus rêche, du blanc le plus franc au blanc jaunâtre, il en avait partout! Après un long moment d'incrédulité et de dégoût, il décida que ce phénomène , passager à n'en pas douter , était un signal. Mais lequel? Il ne se doutait de rien encore. Nulle souffrance, aucune démangeaison, ce n'étaient pas les affres d'un eczéma ni d'un urticaire, non, simplement des plaques blanches. Une sacrée jonchée!
Il rit même.-je ressemble à un bouleau! Un comble pour lui, ex-bûcheron canadien!
-Un bûcheron-écrivain, tu parles d'un mariage poisson-lapin! Ben mon lapin, ajouta-t-il , t'as intérêt à pas te montrer à poil! Si on rit pas de son propre malheur, hein, de quoi rira-t-on!
Mais il ne se mentit pas plus longtemps, sachant très bien qu'il se donnait lui-même le change, qu'il temporisait pour se rassurer. Car il venait d'apercevoir, sur les plaques elles-mêmes , luisantes quoiqu'un peu rugueuses, de minuscules traces noires. Pas de loupe ni de miroir grossissant dans cette maison simple du bord du lac,- qui n'était pas vraiment la sienne- impossible donc d'observer ça de plus près. - ok, pensa-t-il, le musée des horreurs, ça suffit pour aujourd'hui. Parfois, c'est cool le célibat! Et sans se tracasser outre mesure, il retourna à son travail, ce travail qu'il haïssait. Ecrivain par nécessité, et plagiaire en plus, par fainéantise ! (C'est bien commode de parler quatre ou cinq langues, on peut pomper à gauche à droite, et hop, "traduttore traditore", ni vu ni connu.)
Ecrivain par nécessité, au début il avait bien fallu faire face, oui, les éditeurs se faisaient pressants...mais il n'avait pas à réfléchir trop longtemps pour voir que sa position deviendrait vite intenable, et que la vérité allait éclore un jour ou l'autre. Depuis ce terrible jour il y a trois ans...
Il le savait, mais quelque chose l'empêchait de se dénoncer.
Les jours , les semaines passaient, il écrivait, montait observer sa" peau de bouleau", se désespérait, - car bien sûr il était hors de question de faire appel à qui que ce soit- , se saoûlait, cuvait, recommençait...Extérieurement, c' était un homme calme, l'écrivain typique qui se retire dans la forêt pour écrire tranquillement...
Mais une nuit, alors que son dernier livre allait passer sous presse, qu'il songeait non sans angoisse à la pénible période qu'il allait devoir affronter ( publicité, interwiews, mondanités, etc...), il eut l'idée , afin de s'examiner de plus près, de photographier les fameuses plaques qui recouvraient à présent tout son corps.
Il se dénuda une fois de plus, installa un éclairage suffisant et entreprit de mitrailler son torse, son dos et ses membres de rafales photographiques frénétiques, puis il connecta fébrilement son portable à un écran.
Ce fut le choc.
Sur chaque petite plaque de sa peau malade, les traces sombres qu'il avait détectées n'étaient autres que des...mots. Des mots! Minuscules, inscrits sur lui et qui saignaient s'il les grattait! Des mots! Un eczéma de mots dans sa propre chair! Il perdit pied; quel sens pouvait bien avoir tout ceci? Devenait-il fou? Finirait-il ses jours dans un asile? Ces mots sur sa peau, disaient-ils... il zoomait, dézoomait, incrédule et terrifié. Se rephotographiait, confirmait... Si quelqu'un parvenait à lire?
L'accident n'était pas un accident. Je l'ai tué. J'ai tué mon frère jumeau. J'ai pris sa place et sa vie.
meurtrier.imposteur.meutrier.imposteur.meurtrier.imposteur.meurtrier.imposteur.
Alors il sut que sa folie le libèrerait ou le détruirait. Il sombra dans une violente crise de désespoir , de culpabilité et d'auto-destruction. Devenu sourd et aveugle il cassa tout! Dans sa furie il s'acharna sur l'épreuve avant tirage qu'il devait valider, estropiant son dernier livre. Toute sa main droite guérit instantanément.
Alors ça s'éclaira dans sa tête et dans son cœur, une fulgurance. Il comprit, envoya des messages aux éditeurs confirmant la rupture définitive de tous les contrats. Sanglotant, il écrivit une longue lettre à son frère mort . Une autre à ses vieux parents.
Ensuite, lentement, méthodiquement, il commença à enlever systématiquement , l' une après l' autre, chaque page des ouvrages qu'il avait signés du nom de son frère.
Chaque page arrachée le délivrait d'une plaque blanche et sa peau retrouvait peu à peu un aspect normal. Il avait compris qu'il ne pourrait guérir autrement que par les pages qu'il arrachait à ses livres.
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RAC · il y a
Remords & regrets...
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Subtropiko · il y a
Eh bien, chapeau ! C'est la preuve, s'il en était besoin, que les contraintes favorisent la belle écriture... Ce "fantastique au quotidien" est excellent. Un mot dans la messagerie.
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Elena Hristova · il y a
Mais c'est super, tout est bien qui finit sans plaques. N'empêche que j'ai bien apprécié les plaques savoureuses de vos mots qui cliquent et qui claquent et qui ne cessent de jouer
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Jeanne Djoumpey · il y a
Je me dois de préciser que ce texte n'est pas abouti en l'état: en fait il s'agit d'un exercice dont la consigne était d'écrire entre deux phrases: la première et la dernière étaient imposées.