Déclaration de Noël

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Dans la famille, Bernard avait la réputation d’être un solitaire, un taiseux comme la ville en produit parfois. Dans les repas de famille, il avait du mal à participer aux conversations. En fait, il ne participait pas du tout aux discussions des uns et des autres. Il jetait souvent un vent glacial sur la riante tablée par ses réponses monosyllabiques et tranchantes. L’an dernier à Noël, il séparait – selon le plan de table établi –, les deux cousines Annabelle et Emilie. Elles qui attendaient depuis de longs mois ces retrouvailles pour discuter de leurs voyages, de leurs projets respectifs, étaient séparées par Bernard, qui représentait un mur infranchissable à toute conversation. Dorothée était à l’initiative de la disposition des convives. Bernard coupait la conversation des deux cousines mais également celles de la tablée toute entière partagée en deux camps, deux territoires dont il constituait l’impénétrable frontière…
Cette année encore, le repas de Noël était organisé chez Dorothée et Marc. Leur maison était grande et constituait un point de rassemblement pratique pour toute la famille.
— Je suis désolée Marc, mais il faut que tu parles à Bernard, lui dire de faire un effort, c’est plus possible, à chaque fois c’est pareil... Il plombe l’ambiance par sa simple présence, dit Dorothée en adressant un regard désespéré à son mari.
— On ne va pas le changer tu sais, déjà à la fac pour tous les étudiants il était « le monde du silence », et pas à cause de sa passion pour Cousteau et les océans ! Il suffit de le mettre en bout de table, il aura l’impression de présider et il ne gâchera pas le repas…
Marc se voulait apaisant mais n’était pas convaincu. Bernard avait un tel pouvoir pour refroidir l’atmosphère d’un repas familial qu’il pourrait à lui seul lutter contre le réchauffement climatique !

***

Jamais en retard pour les invitations, cette Dorothée ! Inviter pour Noël dès le dernier week-end d’octobre, il faut le faire. Je n’ai pas su trouver les mots pour lui dire que non, il ne fallait pas compter sur « le cousin Bernard des années précédentes, mais sur un Bernard nouveau » ! Au lieu de ça, j’ai bredouillé un inaudible « Merci, c’est noté » et j’ai raccroché. Non seulement Dorothée met la pression deux mois avant, mais je vois déjà le repas interminable, les discussions qui n’en finissent pas et tout ce temps perdu à trouver des cadeaux pour chacun. Comme je n’attache pas d’importance aux aspects matériels, il m’arrive parfois d’offrir deux années de suite la même chose… Le repas de Noël en famille, c’est un truc qu’on ne peut pas louper, personne n’a jamais dit : « Non, cette année je préfère rester seul ». Alors je risque de passer une effroyable journée chez Dorothée et Marc, sauf si j’arrive à leur dire…

***

Pendant le repas, personne ne prête attention à Bernard : c’était une bonne idée de le mettre en bout de table, et les aînés ne se sont pas offusqués d’être ainsi détrônés, le soulagement apporté par la modification de l’immuable plan de table est palpable. Les conversations vont bon train, les plats sont excellents : foie gras, dinde traditionnelle avec ses marrons, chacun y va de sa recette et de ses petits secrets de cuisine, sauf Bernard. L’ambiance est joyeuse et légère, le cousin Bernard préside en silence, le regard vague, et les conversations circulent dans la bonne humeur. Les deux cousines, Annabelle et Emilie, se racontent leurs petites histoires de l’année qui s’achèvent avec de joyeux fous rires. Les plus anciens racontent des souvenirs de leur jeunesse cent fois entendus, sous le regard attentif des plus jeunes toujours ravis. Dorothée et Marc échangent un regard complice : cette année, avec ce plan de table novateur, tout se passe bien !
Bernard, silencieux pendant tout le repas, termine sa part de bûche de Noël, ramassant consciencieusement les petits copeaux de chocolat de sa fourchette à dessert sans prêter attention à ceux qui l’entourent.
Avant le café, il se racle la gorge sans grande conviction : personne ne lui prête attention. Il recommence un peu plus fort, les visages se tournent alors dans sa direction et marquent des airs interrogatifs.
— Déjà l’année dernière je voulais vous en parler mais je n’étais pas encore prêt. Maintenant, après deux ans avec mon psy, je peux le faire, j’ai assez avancé pour cela. J’ai l’impression de me réveiller d’un long sommeil. Désormais, je vais vivre pour les autres, rabattre mon égoïsme et mon individualisme. J’ai réalisé beaucoup de choses en m’allongeant sur ce divan toutes ces semaines… Bref, je pars le mois prochain faire de l’alphabétisation à Madagascar et parler, palabrer… j’ai du temps à rattraper.
Il lève son verre, laissant la famille stupéfaite. Dans un sourire que l’assemblée ne lui connaît pas, il s’exclame d’une voix pleine et assurée :
— Ah la magie de Noël !

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