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De l'autre côté du genre : Allo 3919 ?

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Mine

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"Il" mais il ne sait plus trop à ce moment précis si ce pronom peut encore le désigner, a achevé sa métamorphose. La chrysalide s'est faite papillon. Il a ouvert ses ailes pour déployer ses couleurs. De son visage anguleux, il a arrondi les lignes, masqué les irrégularités avec un apprêt épais. Ses cils sont allongés, côtoyant ses sourcils arqués, délicatement dessinés. Sa bouche, sublimée par un rouge ardent, flamboyant, est devenue un bonbon prêt à être croqué, dévoré. Ses cheveux, qu'il porte naturellement longs, ont été méticuleusement brossés, puis relevés pour confectionner un chignon précieux. Il a revêtu lentement, presque avec solennité, les pièces qui composent sa tenue depuis le string minimaliste à la chemise soyeuse qu'il laisse entrouverte, invitation à un plongeon vertigineux.
Les escarpins, aux talons d'échasses, l'élèvent au-dessus de la mêlée. Lui se savait anonyme dans cette cité grise et populeuse. Il s'extirpe de la cohue de cette journée automnale. Sa douceur inappropriée convient mieux aux journées alanguies de l'été. Joie du réchauffement climatique : les tenues d'été couvrent de leur légèreté les corps encore vifs et avides d'excursions, de courses, de danses. Son déhanchement, rythme gracieux, ses petits pas, toute sa composition est parfaitement réussie. Il s'inscrit avec superbe dans le décor de feuilles jaunies, de lumière affadie.
Il sourit à cette image de lui-même. Il s'aime dans cet ailleurs qu'il a su se découvrir, se trouver pour l'explorer. Les regards posés sur cette expression de son être le flattent. Ils lui disent qu'il a interprété un morceau de virtuose, que son public adhère, le congratule, le salue.
Il rejoint Mélina au café des Trois rois. "Elles" ont leurs habitudes. Leurs retrouvailles sont toujours enjouées. Embrassades et compliments. Sourires et thés délicatement savourés. Les tables voisines cessent un instant leurs babils. "Elles" aimantent et fascinent ; portraits de fraîcheur éclatants de couleurs dans le décor morose. "Elles" poursuivent leur échange, yeux perdus dans ceux de l'autre pour se perdre et se blottir. Communion au-delà des apparences, moment intense et magique.
"Elles" n'ont pas encore remarqué les prédateurs aux rictus narquois. Ils s'apprêtent à les suivre pour livrer un combat. Le fort contre le faible, le vorace contre le repu, la lourdeur face à la légèreté.
Mélina sort la première et déclenche la poursuite des fauves. "Elles" se tiennent par le bras, complices et isolées du monde. L'obscurité a empli toutes les rues ; les lampadaires allongent leurs ombres furtives. Des pas sonores martèlent le trottoir à contretemps de leurs talons fiévreux. Un décalage rythmique, bientôt cacophonique.
"Alors les beautés, vous ne voulez pas nous faire une petite place, à moi et à mon copain ?"
"On se fera tout petits, mais pas pour tout, hein frangin ? On est plutôt dans la catégorie XXL."
Gloussements de fierté. Torses bombés.
"Faites pas les fières, on sait que vous en mourez d'envie"
"Les minettes qui se sapent comme vous, on sait bien ce qu'elles veulent. Toutes les mêmes !"
Les talons se pressent jusqu'à devenir un trot claquant la chaussée devenue trop déserte. Derrière, les souffles sont plus courts.
"Minute, les filles. Pas la peine de suer avant l'extase. Faut vous calmer. Toi avec le chignon, j'aime vraiment ton cul. J'suis sûr qu'il aimera se frotter contre moi."
"Elles" entendent les miaulements, les feulements, les cris de bêtes qui ponctuent chaque saillie. "Elles" ne se retournent pas sur les assaillants, ce serait leur donner une vie, une consistance. Chercher une rue passante pour échapper aux souillures des mots, aux déjections verbales.
"Sinon, on ne serait pas contre une petite p...".
Il s'est retourné, joues écarlates sous le fard, poings rageurs au bout des manches de sa chemise si fine, si soyeuse. La voix est durcie, les mots claquent, vengeurs, lacérant les insultes.
"Et la mienne, tu la veux, connard ?"
Les bouches s'ouvrent, interdites. Avant de leur laisser le temps de recharger leurs munitions, "elles" s'envolent vers les lumières plus fortes du boulevard, papillons de nuit attirés par leurs faisceaux. Escarpins au bout des mains, "elles" oublient les pas lourds et cruels. "Elles" s'abîmeront cette nuit aux éclats des boules à facettes. Penser que chaque être peut être différent, penser que la connerie ne dure qu'un temps... Ne plus penser...
De l'autre côté du genre, c'est du pareil au même.

PRIX

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Keith Simmonds · il y a
Un récit bien écrit, mais très dur ! Mes votes ! Une invitation à découvrir “ De l’Autre Côté de Notre Monde”qui est en lice pour la Matinale en Cavale. Merci d’avance et bonne journée!
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Marie · il y a
À méditer !
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Patricia Burny-Deleau · il y a
"Ils" n'ont pas toujours la vie facile en devenant "elles" mais savent garder le sens de la répartie !
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Pivoine · il y a
Une façon subtile et très visuelle de faire entendre l'autre, dans ses choix. Et aussi l'autre, qui assigne. Ce texte m'a touchée, parce que l'on mesure l'intelligence qu'il faut pour assumer sa vérité.
Merci.

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Virgo34 · il y a
Un récit un peu "hard".
Mon pantoum (Rêve d'ailleurs) est aussi en cavale dans la Matinale. Je vous invite à aller le lire et le soutenir si vous pensez qu'il le mérite. Merci.
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/reve-dailleurs-pantoum

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Nualmel · il y a
De l'autre côté ou entre deux ? pas simple...
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Pascal Depresle · il y a
Un joli texte, mes voix. Pour ma part, sans contrepartie, j'ai commis deux textes, L'invitation http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/linvitation?all-comments=true&update_notif=1509982263#js-collapse-thread-577892 et Reflets http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/reflets-6 si le cœur vous en dit
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Arlo · il y a
Très bon TTC extrêmement dur quelque soit le coté. Très réaliste. Vous avez les votes d'Arlo qui vous invite à découvrir son poème *j'avais l'soleil au fond des yeux* matinale en cavale. Bonne chance à vous. http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/javais-lsoleil-au-fond-des-yeux
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