De l'autre côté.

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"Sa crainte majeure était de ne vivre qu'une seule existence à la fois." Ecrivain en herbe à ses heures perdues, toujours heureuse de pousser la porte vers d'autres mondes, au travers de la  [+]

Il est tôt ce matin-là et je sors de l’immeuble les yeux encore endormis. J’avance d’un pas rapide et déterminé tout en fouillant dans mon sac à la recherche d’une chose que j’ai presque déjà oubliée. Mais d’un coup, d’une manière infime et presque inconsciente, comme si quelque chose –quelque chose qui savait, quelque chose qui sentait- me poussait à le faire, je m’arrête en plein élan, pivote ma tête d’un quart de tour vers la gauche, pour te voir sur le trottoir d’en face.

Si je ne sentais pas que c’était toi, je n’aurais probablement jamais réussi à te reconnaître. Tu marches, titubante, au milieu d’un groupe aussi mal en point que toi. Le teint hâlé du souvenir de ta peau semble s’être effacé sous la lividité que tu affiches désormais. Et à la vue de tes jambes émaciées, je me demande sincèrement comment tu fais pour tenir encore debout. J’ai le temps de t’observer pendant quelques instants, avant que toi aussi tu ne sentes cette chose-là, et te retourne d’un quart de tour vers ta droite, pour me voir sur le trottoir d’en face.

Qui est cette inconnue, de l’autre côté de la rue ?
Qui est-tu devenue, de l’autre côté de ma vie ?

Le temps s’éteint et le silence danse à la lueur matinale d’une rue fréquentée. Tu es immobile ; tout comme je le suis. Silencieuse ; et je le suis aussi. Honteuse ? ; moi je le suis. Quelques mots échangés au travers d’un écran m’ont fait croire il y a quelques jours à peine que tu allais bien ; et je suis honteuse de m’être autant fourvoyée. « Avec le temps, je n’osais pas. » Mais que n’osais-tu pas ? Me parler ? Me demander de t’aider ? Il me semble soudainement, et brutalement, que nos « toujours » et nos promesses se sont éteints d’eux-mêmes.

Pourtant, souviens-toi.

Le temps se dilate, se déforme, se décompose et se mue dans une étrange partition inconnue. On voyage à l’envers et la rue, décor de nos retrouvailles, s’efface au profit des tableaux de notre histoire...

Je nous revois, la dernière fois, se dire au revoir dans un silence épuisé, lassé. Je nous revois, prêtes à s’en sortir. Je nous revois, assises sur le trottoir froid et humide, se promettant d’être « toujours » là. Je nous revois sur des murets mal bâtis, des rues en pentes, des pierres déformées, des rambardes rouillées, de l’herbe séchée, des sièges non désinfectés. Je nous revois, je nous retrouve et tout s’arrête pour tout recommencer. Je nous revois, la première fois, l’une et l’autre d’un côté de la cours.

Et de l’autre côté,
tu souris.
Et de l’autre côté,

tu disparais.
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Image de Flore Anna
Flore Anna · il y a
C'est beau, une écriture que j'apprécie. Et ce texte aurait bien convenu pour la Matinale en Cavale, le thème était "De l'autre côté", Pas retenu ou en publication libre ?.En tous cas, c'est beau. Belle journée.
Image de Emy
Emy · il y a
En publication libre simplement, belle journée à vous également.

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