De l'air hors de ce monde

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Je lui ai dit que j’avais besoin d’aller respirer un peu d’air, avant de presque claquer la porte. J’ai dévalé les escaliers à toute allure. Je l’ai entendu crier mon nom et me dire de revenir, ça a résonné comme pas possible dans la cage de l’immeuble. Je ne lui ai pas jeté un regard.
A peine dehors, j’inspire à fond. Comme si j’avais vraiment besoin d’air. Comme s’il n’y avait pas d’oxygène dans l’appartement. C’est stupide, il y a de l’air partout, on mourrait sinon. C’est vraiment con comme expression ça, « prendre l’air ». Comme si l’air du dehors était meilleur que celui du dedans. N’importe quoi, on étouffe vite de partout ; même s’il y a de quoi respirer.
Mal à la tête, mal au cœur, écouteurs dans les oreilles je fends la foule. Je saute les chansons, pas de paroles juste du son. Pas besoin que les groupes retranscrivent des sentiments, surtout le désespoir. Pas besoin de me jeter ce que je ressens à la gueule. Mes peurs, mes angoisses, tout ce qui ne va pas je connais bien merci je me les coltine en temps réel. J’ai besoin d’une pause, alors juste de l’instrumental.
Je repense à Baudelaire, à son « N’importe où ! N’importe où ! Pourvu que ce soit hors de ce monde ! » et je le comprends. C’est pas l’appartement le problème, ni l’autre, ni la ville ou le manque d’air, c’est le monde de manière générale.
Il nous écrase, nous broie, nous fait ployer. On devient Atlas sans s’en rendre compte, et après c’est trop tard. On essaie de tenir, de survivre, en espérant qu’en retardant l’écrasement on finira par trouver un moyen de l’éviter. Certaines personnes le font avec panache, et y en a des comme moi qui ont trébuché avec ce poids sur les épaules et qui sont à terre à deux doigts d’étouffer.
Je lui ai dit que j’avais besoin d’un peu d’air, comme si changer d’endroit allait y faire quelque chose. Un pied dans la rue et pouf, les soucis se volatilisent. Quelle connerie, où que j’aille j’ai cette boule dans la gorge qui essaie de m’asphyxier. Pas facile de parler quand on a un ballon de foot qui bouche la sortie des mots. Alors on se tait, et ça n’aide pas. Je comprends pas d’où elle vient, elle est apparu un jour et depuis elle me poursuit. Toujours là dans les pires moments surtout, quand on veut exploser ou au contraire quand on est bien. Je sais plus ce que ça fait d’être juste bien.
Ça me met sur les nerfs, qu’est ce qui m’arrive ? Qu’est-ce que j’ai foutu pour que juste vivre ma vie me coupe le souffle ? Depuis quand c’est si dur d’exister ? Y a des jours où je dois prendre une grande inspiration quand je me réveille pour me prouver que oui je suis en vie et oui je vais faire ce que je dois faire aujourd’hui. Et ça bloque quand même. J’ai envie d’attraper quelqu’un, n’importe qui et de lui dire « Faites moi du bouche à bouche, insérez de l’oxygène dans mon corps. » Mais aucune envie qu’on me prenne pour une folle. Alors je marche rageusement de mon pas rapide en espérant que je vais tout laisser derrière, comme la traînée d’une comète.
J’ai mal à la mâchoire à force de serrer les dents, et aux mains aussi. Se sont des poings bien fermés dans mes poches. J’ai la tête baissée mais personne ose m’aborder, je dois avoir l’air de quelqu’un prêt à tuer. Et en soit, c’est pas faux, mais la personne que j’ai envie de massacrer c’est moi. Je serre les dents pour éviter de m’affaler contre un mur tellement ma tête tambourine, mes battements de cœur y résonne en écho, avec en accompagnement un mot.
Tou-doum. J’étouffe. Toud-doum. J’étouffe. Toud-doum. J’étouffe. Toud-doum. J’étouffe. Toud-doum. J’étouffe. Toud-doum. J’étouffe. Toud-doum. J’étouffe. Toud-doum. J’étouffe. Toud-doum. J’étouffe. Toud-doum. J’étouffe. Toud-doum. J’étouffe.
Je m’arrête pour inspirer à fond. De l’air, j’ai juste besoin d’un peu d’air. Pour calmer ma rage et ma colère. Pour contenir mon sang qui bouillonne et veut tout détruire, moi la première. De l’air, juste un peu d’air « hors de ce monde » comme disait Baudelaire.
Je me force à respirer lentement, à me concentrer dessus en ignorant tout le reste. Et lorsqu’enfin tout se calme, lorsque finalement l’idée d’exploser ma tête contre une surface dure s’éloigne, je reprends mon chemin.
Je dois rentrer, l’autre m’attend. Il dois se demander ce qu’il m’arrive pour que je sorte alors que je déteste mettre un pied dehors. Surtout qu’on s’est même pas disputés ni rien, j’ai juste soudainement plus supporté d’être dans l’appartement. Tout cet espace, ça m’a fait peur ; j’ai eu l’impression que quelque chose m’attaquerait si je troublais l’ordre qui y régnait. J’y étais plus en sécurité, j’ai préféré m’enfuir.
Je pense à l’autre et je me vois mal lui expliquer qu’en ce moment vivre est devenu un poids sur ma poitrine. Lui expliquer que tout dégringole, que j’ai eu plus envie de rien sauf de me faire sauter la cervelle par intermittence. Il comprendrait pas, il vit pas ça lui. Il fait partie de ceux qui tiennent bon, des Atlas modèles. Pas moi.
Je me rends compte que j’étouffe auprès de lui. J’étouffe de partout ici. Moi aussi Baudelaire, j’aimerais être n’importe où plutôt que là. Je me mords la lèvre, les larmes aux yeux. Je voudrais juste de quoi respirer un peu mieux... Mais j’ai pas l’impression que ce soit en inspirant plus faire ou en changeant d’air que ça m’aidera à quoi que ce soit. Ma vie c’est la même où que j’aille respirer. Et faut faire avec.
Je dois retourner à mon bordel. J’emplis mes poumons d’un peu d’air et je redémarre, la vie continue malheureusement.
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