De la part d'Hermann, affectueusement vôtre

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Image de Été 2021
Sur le marocain pourpre de mon bureau repose une chemise cartonnée contenant vingt-deux dossiers. Presque douze ans plus tôt, j'en ai refermé la sangle pour ne jamais plus la délier. J'imagine que les feuillets se teignent d'ivoire, que les couleurs doucement s'estompent. Je ne me résous pas à les brûler, ce qui serait définitif, mais ne m'apaiserait pas. Et puis, il me semble que leur contenu doit survivre, demeurer à disposition de ceux qui sauront qu'en faire. Moi je ne sais pas.

Dukie et les enfants préparent le souper dans la cuisine, ils rient et s'amusent. Leur tintamarre m'est insupportable. Mon père passe les fêtes avec nous. Ils s'entendent bien tous, ils n'ont pas besoin de moi. J'ai prétexté une fatigue passagère pour monter m'isoler dans mon bureau. Tout bouillonne. Ça m'arrive parfois. Pourtant, les deux jours précédents ont été heureux. Nous sommes sortis hier soir avec Dukie, sans les enfants, nous avons dansé, c'était bien. Ce matin, j'ai récupéré papa à San Francisco, nous avons regardé ensemble le Rose Bowl sur notre nouvelle télévision. Un bon moment.
Je suis remonté à cause de la robe de Dukie dont la teinte bleu pastel a commencé à m'agacer. Les gosses aussi, avec leurs jeux stupides, Doug surtout, qui vient d'avoir dix ans.

Il est un peu tôt pour mon premier bourbon.

Nous sommes en janvier, il fait froid. Je repense à Truckee, la ville de mon enfance, blottie au pied d'un cirque de montagnes. Je n'en garde que de rares souvenirs : le Carnaval de l'Hiver et les starlettes d'Hollywood.

Je possède un MAC, modèle 1950, et un Luger que j'ai rapporté d'Allemagne. Le MAC est un automatique, un 9mm efficace. Ils sont rangés dans le tiroir droit de mon bureau avec la capsule de cyanure. Il m'arrive de les caresser avec tendresse.

Ces dossiers, comme des fûts disjoints, sont toxiques pour l'âme. Il s'en échappe quelque chose.

Depuis hier, je vais très mal.
Dukie et moi faisons chambre à part depuis six mois. Je la comprends, elle est lasse de mes angoisses nocturnes, de mes accès de colère intempestifs. Elle me craint. Elle fait bonne figure devant mes collègues de l'université, devant nos amis, je serais censé être reconnaissant pour ça au moins, mais en fait, sa capacité à feindre me répugne, renforce le nihilisme qui me ronge.

Le théâtre du monde m'écœure. Oppenheimer, dit-on, est un brave père de famille. On terrorise mes gosses avec des histoires de bombe atomique. McCarthy et ses émules prospèrent... chaque jour, les faits se vident de toute substance morale, les hommes ordinaires se hissent aux manettes et finissent par sortir de l'ordinaire.

Je suis très attentif à ne jamais laisser descendre mon stock de disulfirame, l'idée d'en manquer me plonge dans un état de panique incohérent. Je ne peux m'empêcher de penser au maréchal, qui avait toujours à portée de main des vasques de pilules. Je devrais me faire aider. Mon égo me retient, je suis le psychiatre le plus célèbre de l'après-guerre, comment faire l'aveu de mes failles devant un collègue ? Je dévore les pilules comme des bonbons et bois toujours autant. Je me souviens avoir été un homme athlétique. Avant.

Mon père est un type quelconque, un dentiste sans ambition. Il n'y a qu'à le voir, ce soir dans la cuisine, devant son journal minable. Du côté de ma mère, les choses sont bien différentes. Maman m'a toujours poussé à me montrer digne de sa lignée, à exceller en tout. Je ne suis pas auréolé de la célébrité que je mérite. Je suis un homme aisé, mon nom est connu, on m'admire généralement. J'ai su séduire et je ne parle pas uniquement de Dukie. Mais au fond, je n'ai pas rempli le contrat, je fais bonne figure, c'est tout, je suis une enveloppe vide. Je crois que je vais exploser intérieurement. J'aimerais que nos actes aient un sens.

La fenêtre du bureau offre une vue magnifique sur le Golden Gate et les remous de la baie. Le terrain s'incline en pente douce, au milieu des séquoias et des arbres fruitiers, jusqu'au cimetière de Sunset View. Je vois aussi la prison, sur l'île d'Alcatraz. Mon esprit se débat, résiste, mais se laisse entraîner dans un tourbillon noir. Toutes les prisons se ressemblent, mais j'ai toujours trouvé que celle de Nuremberg évoquait une main de pierre.

Ces gosses ne comprennent rien. L'autre jour, je suis monté en furie dans leur chambre. J'ai hurlé. Peut-être corrigé Doug, je ne sais plus.


J'ai fini par ouvrir le dossier. Je parcours au hasard les dessins tortueux des tests de Rorschach. Je m'arrête sur la planche IX du dossier de Göring, à cause de la photographie et de la lettre manuscrite qui lui sont agrafées. J'ai noté : « il voit dans le dessin un fantôme avec un gros ventre ». La photo est annotée à mon attention, la lettre me remercie pour mon écoute et sollicite une faveur : l'adoption de sa fille après l'exécution. Une ultime dissimulation, une dernière manipulation ?

D'après mon diagnostique, Göring était un type à peu près ordinaire, séducteur, pas plus névrosé que certains capitaines d'industrie, que certains politiciens américains ou que monsieur-tout-le-monde. J'ai éprouvé de la sympathie pour lui. Même devant la monstrueuse crudité des films projetés en salle d'audience, devant l'Inconcevable, je suis resté sur cet avis. Les expertises publiées plus tard par des confrères ne m'ont pas davantage convaincu. Sur le plan psychiatrique, selon moi, l'homme était dans la norme. Pire encore, je crois finalement avoir reconnu en lui des traits de ma propre personnalité et de ma propre histoire.

En fait, dans les traits des visages les plus lisses, dans les réputations les plus honorables, je ne parviens plus à distinguer le bien du mal. C'est effarant.

Je n'arrive plus à penser. Je hais.

Je m'empare de la capsule dissimulée à côté des revolvers. Il me l'a donnée. Douze années plus tôt. Le cyanure.
Je vais descendre les escaliers, la croquer devant Dukie, sous les yeux de mon père et de mes enfants.
Voilà, je descends...
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Thierry Schultz · il y a
Tout le problème de l''étude des plus grands criminels de guerre. On aurait préféré que ce soit des sanguinaires psychopathes type Yvan le Terrible mais malheureusement, non. Des types ordinaires à une époque trouble qui ont croisé quelqu'un dont le magnétisme les a entraîné sur un chemin... Anna Harendt les a très bien décrit. Très belle écriture sur un sujet délicat. Bravo Franck !!!
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Franck Belton · il y a
Merci d'avoir pris le temps d'un commentaire éclairé :)
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Nadia Batchep · il y a
Magnifique !!! Très belle écriture je trouve 🥰🥰J'ai tout simplement aimé vous lire et je pose tous mes cœurs💓 ❤️ pour vous sans hésitation !!!
Si vous avez un moment bien vouloir me lire sur https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ma-bonne-etoile-4

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Fred Panassac · il y a
Si j’interprète bien, le psychiatre qui a expertisé l’état mental des accusés du procès de Nuremberg, a perdu la raison, ne distingue plus le bien du mal, (il trouve que Göring serait presque sympathique...) puis s’empoisonne avec une capsule de cyanure offerte par ce dernier douze ans plus tôt (cf le titre, le prénom).
Un texte très noir, avec une fin horrible. Cette histoire décrit la folie qui peut s’emparer d’un homme qui a jugé les actions les plus épouvantables commises par des êtres humains et peut donc en mourir.
Il n’y a pas d’ambiguïté, car la fin précise bien que l’homme trouve Göring « sympathique » parce qu’il a sombré dans la folie.
Thème poignant et belle écriture, j’aime et je pose un 💖

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Franck Belton · il y a
Merci à vous. A quelques détails près, la nouvelle s'inspire du suicide de Douglas Kelley en 58, psychiatre placé auprès des accusés de Nuremberg, qui avait fini par nouer des liens de sympathie avec certains. Il sombre dans la folie parce qu'il le trouve terriblement humain.
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Fred Panassac · il y a
Oui il y a de quoi y perdre ses repères, même pour un psychiatre...merci de nous avoir rappelé cet épisode et ce personnage qui perdit la raison pour avoir côtoyé la monstruosité contenue dans l’Humain.
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Arsene Eloga · il y a
Bravo! J'aime beaucoup, Excellent texte, j'ai pris un plaisir à le lire et à l'apprécier
Si vous avez une minute
Je vous invite aussi à faire cordialement un tour ici
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Annabel Seynave- · il y a
Bravo pour ce texte magistral. J'ai adoré, vous écrivez très bien.
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Ama R · il y a
Glaçant
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Jeanne en B · il y a
J'ai lu ce texte hier sans trouver les mots pour traduire ma lecture. Ils m'échappent encore aujourd'hui, je vous laisse donc ce non-commentaire avant que ça vire à l'obsession. Bonne journée :-)
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P.E. Cayral · il y a
Comme un syndrome de Stockholm à son paroxysme... Bravo !

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