De l’autre côté de la fenêtre

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" L'écriture est une aventure. Au début c'est un jeu, puis c'est une amante, ensuite c'est un maître et ça devient un tyran. " Winston Churchill  [+]

Image de Hiver 2018

Affalé dans son fauteuil roulant, Frédéric dormait d’un sommeil agité lorsqu’un cri le fit sursauter. Il se redressa, empreint de panique. Il tourna la tête à gauche. Mur pisseux. Il tourna la tête à droite. Mur pisseux. Personne. Il pâlit. Son cœur s’emballa. Des gouttes de transpiration se mirent à couler le long de ses tempes. L’affolement le gagna. Les clivages de son cerveau se révoltaient. Il sombrait dans une nouvelle crise d’angoisse. Fébrilement, il s’empara d’un sac en plastique qu’il gardait toujours à portée. Il colla l’ouverture à son nez et à sa bouche. Il expira normalement. Le sac se gonfla. Il inspira normalement. Le sac se dégonfla. Expira. Inspira. Normalement.
Des éclats de voix. Un bruit de vaisselle cassée. Frédéric comprit que cela provenait de l’appartement voisin. Une énième dispute. Il soupira, soulagé. Son rythme cardiaque se régularisa. Il laissa choir le sac. Le plastique était couvert de condensation. Il essuya son visage en sueur à l’aide de son marcel crasseux. La crise était passée.
De ses mains calleuses aux ongles rongés jusqu’au sang, il fit pivoter tant bien que mal son fauteuil roulant. La gomme des roues couina sur le linoléum. Il faut dire que son studio devenait plus exigu de jour en jour. Il n’avait plus accès ni au lit, ni à la cuisinière. Emballages et immondices de toutes sortes jonchaient le sol en un no man’s land pestilentiel ; des cadavres de bouteilles de gin rivalisaient avec celles de pastis sur le carrelage de la kitchenette en une mêlée de verre sale ; des conserves de corned-beef formaient une tour en équilibre précaire près de la salle d’eau où la vermine rampait comme des sapeurs ; des paquets froissés de Gitanes maïs saupoudraient le tout, semblables à des bombes de gaz moutarde tombées au gré des tirs. C’était Verdun.
Frédéric se retrouva nez à nez avec un miroir qui lui renvoya le reflet de sa déchéance. L’œil rouge, des cernes bistre sous les yeux, le visage émacié et mangé par une barbe broussailleuse, il n’avait plus l’allure du quadragénaire d’il y a tout juste huit mois. Ses cheveux étaient gras et trop longs. Des pellicules tombaient sur ses épaules à chaque mouvement comme autant de monceaux de culpabilité qui pesait sur ses épaules. Il se détesta encore un peu plus qu’hier. Il évita de croiser son regard et focalisa son attention sur la table ronde qui le séparait du mur. Il s’empara d’une poignée de mignonnettes et les lança en hurlant en direction du miroir. Les bris de glace volèrent, accrochant la lumière du jour. Un kaléidoscope de couleurs illumina subrepticement la pièce à la manière d’une ultime lueur d’espoir avant de s’en aller à jamais en un cliquetis de verre en tombant sur le sol. Des larmes jaillirent de ses yeux, noyant le bleu pâle de son iris. D’une main tremblante, il repoussa un amoncellement de courrier qui trônait sur la nappe cirée à la recherche de son semainier médical. Il devait être par là. Il bouscula une pile de magazines sur les voitures, un catalogue de pièces détachées, un cendrier débordant de mégots. Il était là.
Il déposa pilules et cachets au creux de sa paume avant de les enfourner dans sa bouche. Il saisit un verre à la propreté douteuse, puis mélangea du pastis et du gin avant d’avaler son cocktail matinal. Il était prêt. La bouteille de gin coincé entre les cuisses, il orienta sa chaise roulante devant la fenêtre ouverte pour contempler la barre HLM en vis-à-vis. Les cris des voisins continuaient. Pour ne pas les entendre, il coiffa le casque de son vieux walkman, actionna la lecture de la cassette. La voix éraillée de Renaud l’enveloppa dans un carcan protecteur. Il était bien. Il ne restait plus qu’à allumer une cigarette. La première bouffée le fit tousser. Il but une rasade de gin.
Comme chaque jour depuis six mois, il contempla le graffiti sur la façade de la barre. Il avait été réalisé par des délinquants en travaux d’intérêt généraux pour mineurs. Une idée de la municipalité pour égayer la cité. La seule contrainte avait été le sujet : la nature. Ils avaient tagué de grands arbres aux ramifications imposantes. Tigres, éléphants, serpents et oiseaux exotiques se cachaient dans cette jungle. Il en avait compté quarante. Il y avait même un mec en slip, accroché à une liane. On lui avait dit qu’il s’agissait de Tarzan, un héros de littérature souvent adapté au cinéma. Lui, il ne lisait pas. Et les seuls films qu’il regardait devaient contenir des courses-poursuites.
Un vrombissement, un crissement de pneus au loin. Frédéric sursauta. Son cœur s’emballa. Fiévreusement, il fit sauter le bouchon de sa bouteille et but goulûment. Pas ce bruit, non. Pas ce bruit. C’est le bruit que fit sa voiture sur l’autoroute avant de percuter le camion qui s’était foutu en travers des trois pistes. Sa femme et ses filles hurlaient. Lui, il eut le réflexe de se baisser avant que la voiture ne passe sous la remorque et décapite le toit, sa femme, ses filles. Frédéric se remit à sangloter. Il alluma une nouvelle cigarette au mégot de la précédente, but une rasade. Il fut pris d’une quinte de toux et vomit. Rageusement, il jeta sa clope. Six mois qu’il observait le mec en slip, accroché à sa liane, au-dessus d’un fleuve pour sauver une femme dans un canot. Il lui tend la main. Frédéric se sent comme lui. Tout près du but. Lui n’est pas un héros. Il n’a pensé qu’à sa gueule. Il aurait dû parler. Il aurait dû leur crier de se coucher. Il roulait trop vite. Il était pressé d’arriver à destination avant que les juillettistes n’encombrent l’autoroute.
Frédéric bloqua les roues de son fauteuil roulant. Il se redressa péniblement, s’aidant du battant de la fenêtre pour se tenir debout. Les larmes coulaient le long de ses joues. Le vomi coulait entre les poils de sa barbe. Renaud entama « Putain de camion ». Frédéric tendit une main en direction de celle de Tarzan et se laissa tomber de l’autre côté de la fenêtre en criant : « Sauve-nous ».

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Ombrage lafanelle · il y a
Olalala que c'est triste et bien écrit. Beaucoup d'émotions. Bravo!
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Aurélien Azam · il y a
Émouvant, parfaitement écrit, parfaitement mené.
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Marie-Françoise · il y a
Je vs découvre, texte remarqué bravo et remarquable par l’émotion qui s’en dégage. Votre récit est bien noir mais poignant jusqu’à la fin bravo bien mené je vote qd mm et vs invite à venir déguster mon Lapin Brun
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Mireille Bosq · il y a
Dur, dur, sans pitié ni pour le "héros" ni pour le lecteur. la plongée dans la fiction est parfois douloureuse
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Lélie de Lancey · il y a
Je ne l'avais pas vu. Récit très poignant, bien mené. Belle et tragique fin. Merci.
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Jennyfer Miara · il y a
C'est un sentiment fort, la culpabilité, c'est triste qu'il ait poussé ce monsieur au suicide!!
Dans un autre style, mon TTC "Le crime parfait" est en finale, n'hésitez pas à venir y jeter un œil :-)

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Jean Calbrix · il y a
Bonjour Iméar. Je relis avec délice votre très prenant TTC.
Vous avez soutenu mon sonnet Mumba et je vous en remercie. Il est désormais en finale printemps 2018. Le soutiendrez-vous à nouveau ? https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mumba
Bonne journée à vous.
Jean

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Mickael Gasnier · il y a
Un putain de texte !
Félicitations
À bientôt sur nos pages respectives

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Antoine Finck · il y a
Ouch ! Ca fait mal. Bravo !
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Utilisateur désactivé · il y a
Un récit très bien rythmé, des images percutantes, une triste fin, inévitable ! Originale la fresque :-)

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