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Dans l'ombre

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Derrière lui, le pas est lourd, puissant, et se rapproche. Depuis son agression, François ne supporte pas la perception d’un corps dans son dos, et fait tout pour y mettre fin. Est-il dans une rue commerçante, qu’il ralentit, fait semblant de regarder une vitrine, et laisse son suiveur le dépasser. Si l’endroit est désert, il agite un trousseau de clés à hauteur d’une voiture. Ou bien traverse la rue, en profitant pour photographier mentalement l’individu, catalogué suivant des critères d’apparence, comme hostile ou pas. Il n’a pas le temps d’opter pour telle ou telle stratégie d’évitement : l’homme vient de le dépasser. C’est un colosse noir, que François voit s’éloigner rapidement. Il l’a déjà vu. Il habite dans sa rue et sort à heures fixes. Il se demande ce que ressent un géant qui ne doit avoir peur de personne, et fait peur à tout le monde.
Quelques minutes plus tard, il a un choc : il vient de reconnaître son agresseur. C’est un très jeune homme, au visage encore plein d’enfance, ce qui rend son méfait encore plus insupportable à ses yeux. Qu’il ait été volé, passe encore, mais avoir été violemment projeté contre un mur, au risque d’être tué, donne à sa colère comme une odeur de sang. Six mois déjà, et ce calme qui ne revient pas. Ce voyou a transformé sa vie. Jamais plus François n’aura le pas tranquille ou confiant.
Le jeune ne l’a pas vu. Quand bien même croiserait-il son regard qu’il ne le reconnaitrait probablement pas. Au moment des faits, il était drogué. François en est sûr ; il est infirmier, et sait quand une personne est sous emprise. Son agresseur est au milieu d’un groupe qui bavarde en pied d’immeuble. François est sûr qu’il habite ici. Stationné à distance, il observe discrètement la petite bande. Bientôt, arrive ce qu’il prend pour une « chance » : le jeune homme se détache du groupe, entre dans une allée et réapparaît à une fenêtre du troisième étage, apostrophant un de ceux restés en bas. François repère l’orientation de l’appartement, il y en a deux par palier, et en déduit la localisation qui l’intéresse.
Une semaine durant, il se livre à une double surveillance, celle du géant et celle du jeune homme. Il s’est donné les moyens de sa traque : il est en congés, et patient. Rythmer sa vie sur le tempo de deux inconnus ne le trouble pas : il veut en finir avec cet après-midi du douze juin qui l’a fait basculer dans un autre monde. La cicatrice qu’il dissimule sous une mèche de cheveux sur son front, est un faible indice de ce qu’il ressent ; un cocktail de ressentiment et d’impuissance. Son propre corps, jusque-là complice, l’a trahi. Il est persuadé d’avoir été attaqué parce qu’il n’est pas très grand, plus très jeune et que son visage est avenant et doux. Le médecin qui l‘a examiné a beau lui avoir répété qu’il avait été repéré parce qu’il était seul dans une rue déserte, et qu’il a eu affaire à un gamin « au QI d’une huître », rien à faire, François est convaincu d’avoir été choisi pour son insignifiance.
Sa filature paie ; ses deux cibles ont des habitudes. A aucun moment ils ne repèrent son manège. Il décide alors de passer à l’acte. Un soir, alors qu’il a vu le jeune rentrer chez lui, il sonne à sa porte et se présente comme un locataire de l’allée voisine. Le jeune homme est en plein « voyage ». Plus grand que François, il est maigre, peu musclé, rien qui puisse différer son projet. Il doit aller vite, demande n’importe quoi au jeune, qui secoue la tête et commence à refermer la porte. C’est cet instant qu’il choisit pour lui injecter le contenu d’une seringue dans le bras. Sa victime s’effondre. François la tire jusqu’au balcon et guette son voisin.
Le colosse est ainsi le premier à voir le corps tomber, et à se précipiter. Un petit attroupement se forme dans la foulée, mais il n’est pas favorable au géant, se demandant pourquoi il était là avant eux. La police arrive, et sur la base du récit des habitants, interpelle ce témoin trop rapide.
Profitant de la cohue, François s’éloigne tranquillement. De toute façon, personne ne le voit jamais.

PRIX

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Ben LefranK · il y a
Le jeu entre l'ombre et la lumière, ça oui tu maitrise ;-)
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Keith Simmonds · il y a
Un véritable drame terrifiant et glaçant ! Bonsoir une invitation
à venir découvrir “Sanglante Justice” qui est en Finale pour le Court
et le Noir 2018. Merci d’avance et bonne journée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/sanglante-justice

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Jarrié · il y a
D'une pierre deux coups ! Bien joué.
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Bilbo · il y a
glaçant mais remettre les choses à leur place apporte du réconfort
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Mireille.bosq · il y a
Une psychose , une idée fixe, un faible et le drame est en marche...
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Ernestinemontblanc · il y a
Merci pour votre lecture...perspicace !
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Thara · il y a
On marche dans l'ombre derrière cet homme discrètement, on suit également le cheminement de ses pensées, de ses angoisses jusqu'à sa proie.
Mais, ce que je ne comprends pas c'est pourquoi (refiler le meurtre) au colosse noir.
Ais-je loupé quelque chose dans votre texte ?
+ 3 voix !

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Ernestinemontblanc · il y a
François exploite d'odieux préjugés, mais je conviens que c'est très caricatural !
Grand merci pour vos voix.

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Aurélien Azam · il y a
Un bon Court et Noir, pour son très bon développement psychologique concernant le traumatisme post-agression. J'ai trouvé la fin un peu rapide, mais en définitive les plans les plus simples sont peut-être les meilleurs...
Bravo et merci pour ce texte :)
Si tu le souhaites, n'hésite pas à aller lire "Gu'Air de Sang", également en compétition !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/gu-air-de-sang

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Marsile Rincedalle · il y a
J'ai pris plaisir à vous lire et vous donne mes quatre voix.
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Ernestinemontblanc · il y a
Merci au moins quatre fois !
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James Osmont · il y a
mes 5 voix d'encouragement pour ce texte avec un vrai potentiel ! a mon avis le format très très court ne lui permet pas de prendre toute son ampleur... persévérez ! (si vous avez du temps pour venir vous prendre pour Dieu ou le Diable par chez moi, n'hésitez pas !)
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Dranem · il y a
J'ai pensé au début à" Orange Mécanique " pour l'évocation d'une violence urbaine gratuite ... On ressent le traumatisme de cet infirmier - personnage banal - presque effacé en mal de vengeance ... La suite aurait demandé peut être plus d'action ou de suspense . Ceci dit , le crime ça paye toujours quand c'est bien écrit !
Dans le style Polar, je vous invite à lire " Série noire" , un générique de film :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/serie-noire-1

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Ernestinemontblanc · il y a
Merci pour votre commentaire avisé. Car en effet j'ai eu plus de facilité à écrire le traumatisme que la vengeance.
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