Dans le regard du dernier corbeau

il y a
3 min
56
lectures
35
Qualifié

Je passe avec beaucoup d’application d’une muse à l’autre : l’architecture des nichoirs d’oiseaux, la sculpture à la tronçonneuse, les gribouillages des carnets de voyages, les vieilles  [+]

Image de 2017
Image de Très très court
C'était il y a longtemps, il y avait un petit village sur lequel glissaient les ombres et les lumières du mont Aiguille. Certains l'ont situé quelque part entre Chichiliane et Chauplane. Là-haut, les bienfaits de la civilisation n'étaient pas encore arrivés. Par exemple : il n'y avait pas de tri sélectif !
Les loups dévoraient encore les moutons et les vieilles croyances formaient la base rigoureuse de la culture locale. Il y avait deux foires par semaine et, après la foire, on ramassait les bouses mais aussi toutes sortes d'ordures que l'on déposait dans un creux de vallon, bien abrité du vent dominant pour ne pas avoir toutes ces odeurs désagréables en plein nez. Les villageois n'étaient que rarement incommodés par les effluves variés de la décomposition organique, ils n'en avaient pas non plus la vue directe mais, indirectement une très forte nuisance existait.
En effet, les corbeaux attirés par toutes ces mauvaises choses avaient fait de cette décharge leur restaurant habituel et, comme ils sont assez pratiques, ils avaient trouvé à nicher dans les falaises toutes proches. De fait, ils passaient sans arrêt au-dessus du village. Le prince du lieu poussé sans doute par son épouse qui aimait farouchement toute la gent à plume, avait décrété que les corbeaux, qui avaient fait preuve d'une très grande efficacité dans la réduction des décharges publiques, étaient maintenant une espèce protégée et malheur à qui y toucherait.
Oui mais une sorcière était passée dans le village et elle répétait partout que les corbeaux portaient malheur, que lorsque l'on croise la route d'un corbeau, on a une catastrophe dans la journée.
Oh, le malheur, parfois ce n'est pas grand-chose, le lait bouilli qui verse, une égratignure en taillant les ronces, un collant qui file. Mais forcément, pour chaque contrariété, il se disait : " A tiens, c'est vrai que j'ai croisé un corbeau aujourd'hui ! ".
Difficile de faire autrement !
Petit à petit, la répétition de cet axiome, créait un traumatisme, une angoisse continuelle. Les villageois osaient à peine sortir de chez eux car, lorsqu'ils en sortaient les catastrophes devenaient de plus en plus importantes : la charrue bloquait sur une pierre, la fontaine débordait, la calade se déchaussait.
Pire encore, il arrivait qu'il y ait des décès dans le village car la moyenne d'âge de la population était plus près de soixante ans que de vingt ; et fatalement, le de cugis avait croisé la route d'un corbeau dans la semaine, le mois ou l'année de sa mort.
Le bourgmestre, décida que c'en était trop. La coupe déborda le jour où son chien s'étrangla avec une plume noire, sans doute celle de la poule téméraire qu'il avait dévorée lorsqu'elle se promenait, ce jour de neige. Bêtement ou malignement, il avait décrété qu'il s'agissait d'une plume de corbeau !
Le bourgmestre retrouva donc la méchante sorcière et il lui acheta un poison terrible pour tuer les corbeaux. En fait, du temps où le prince autorisait encore les piégeages de nuisibles, elle avait conservé un petit stock de strychnine et, en racontant des histoires aux pauvres paysans crédules, elle arrivait comme cela à liquider son stock avec un petit bénéfice.
La strychnine, le bourgmestre connaissait : un peu de viande, trois gouttes de poison et hop, un corbeau de moins. Il y avait deux difficultés : la première c'était qu'il fallait récupérer les cadavres très rapidement afin que personne ne le sache, la deuxième c'était qu'il ne fallait pas qu'un chien ou un chat domestique du village vienne à être empoisonné à son tour.
Il fallait donc être rapide. Il imagina de faire son opération destruction un jour de grand froid pour repérer facilement les cadavres sur la neige et il prévint ses administrés de tenir leurs animaux favoris au logis tel jour, du matin au soir. Au jour dit, il prépara une centaine de morceaux de viande empoisonnée et les répartit tout autour de la décharge bien avant le lever du jour.
Les corbeaux arrivèrent et firent un festin mortel, d'autant plus vite que les appâts étaient bien visibles sur la neige. Il paraît même qu'un ou deux renards gourmands et quelques corneilles y passèrent aussi.
Il se trouva que cette après-midi-là un terrible vent du sud amena la pluie et fit fondre la neige.
C'était la tempête, impossible de retrouver les petits cadavres. La pluie dura deux jours, les corps avaient glissé le long des pentes pour arriver jusqu'au bord de la grand-route qui se trouvait un peu plus bas que la décharge. Une célèbre avocate de la cour prenait pour la première fois cette route et elle fut surprise par le nombre de bestioles mortes qu'elle voyait. Elle alla signaler ce fait pour le moins bizarre à la maréchaussée du gros bourg suivant. Les gens d'armes ratissèrent toute la zone et ramassèrent près d'une centaine de cadavres. Une enquête débuta.
Les villageois, alarmés par crainte de voir aussi toute leur bassecour décimée, collaborèrent avec la maréchaussée. La verte rumeur entoura le bourgmestre de sa réprobation unanime, il devint le bouc émissaire de tous ses malheurs. Avant même qu'il soit définitivement convaincu de sorcellerie, le remords l'assaillit et le bouleversa tant et tant qu'il s'en alla se pendre.
Alors, le dernier corbeau survivant, ce jeune qui n'en avait réchappé que parce que ses parents étaient morts avant de lui apporter le brouet assassin, qui n'avait subsisté que parce qu'il était déjà assez fort pour dévorer ses frères et sœurs dans le nid, ce jeune corbeau écarta ses ailes. Son premier vol le mena sur la tête du pauvre pendu. Il lui fallait prendre des forces pour aller plus loin.
Ce jeune corbeau, sa première action de corbeau autonome fut de gober les yeux de l'infâme puis de disparaître, la queue bien droite, les ailes bien digitées vers de nouveaux horizons. C'est depuis cette époque que les grands corbeaux, nous regardent avec nos propres yeux et commentent tristement : je n'y CROA pas, je n'y CROA pas...
35

Un petit mot pour l'auteur ? 6 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Anne-Marie Menras
Anne-Marie Menras · il y a
Très jolie histoire située dans un petit village proche du Mont Aiguille. L'explication du croassement du corbeau fait-elle partie de la légende ou l'avez-vous inventée de toutes pièces ? Mes 3 voix. Je vous invite à lire une randonnée en Oisans au Lac de la Muzelle en lice également.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/lac-de-la-muzelle

Image de Minnie
Minnie · il y a
Jolie histoire de corbeau, merci Pirey, je croa à la magie des mots !!
Image de Kiki
Kiki · il y a
un corbeau qui vous rapporte 3 voix.
Je vous invite Pirey à aller lire le poème en compét sur les cuves de Sassenage. Merci d'avance

Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Bravo pour ce corbeau qui l'emporte, Pirey ! Mes votes ! Une invitation à découvrir mon “Isère en Mouvement” qui est également en compétition ! Merci d’avance !
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/isere-en-mouvement

Image de Jean-Baptiste van Dyck
Jean-Baptiste van Dyck · il y a
Très joli votre corbeau et bien écrit de surcroit ! Bravo, Pirey voici mes 5 voix ! Je vous invite à soutenir mon texte «  You Hanoï Me Part 2 » en lice pour la finale poésie !
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/you-hanoi-me-part-2

Image de Topscher Nelly
Topscher Nelly · il y a
Mes voix pour votre corbeau.Mes voix.
"Comprendre "vous plaira peut-etre.