Dans l'atelier

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En ouvrant la porte le professeur Johannes Duclos fut happé par l’odeur de peinture à l’huile mêlée à celles de la térébenthine et de l’huile de lin. C’est là qu’il enseignait depuis une dizaine d’années. Il en connaissait le moindre recoin : l’étagère au fond où les élèves stockaient leur matériel dans des casiers personnalisés ; les chevalets et tabourets éparpillés dans la pièce - décidément ces foutus élèves étaient incapables de ranger ! - le sol couvert de tâches multicolores qui témoignaient de nombreux apprentissages ; les murs de béton sur lesquels il accrochait de temps en temps les travaux des étudiants.
De temps en temps car le professeur avait la réputation d’être sévère. Pire que sévère : intraitable ! De stature imposante, se tenant toujours très droit, il déambulait de chevalet en chevalet, comme à l’affut. Et soudain, lorsque son doigt accusateur pointait un détail de la toile, l’élève se raidissait. Quelle en serait la critique ?
Mais ce qu’il aimait par dessus tout, c’était la lumière des larges baies vitrées, ouvertes au nord. Quand le jour commençait à décliner et que la ville se taisait peu à peu, elle enveloppait l’atelier de sa douceur.
Il prit un tabouret au hasard. L’assise, couverte d’épaisses tâches de peinture, semblait une palette. Il s’assit et attendit, droit, le regard tourné vers la porte.

Quelques coups rapides retentirent. Anne Lise entra avec précipitation. Elle avait mis sa robe rouge, un peu courte, certes, mais qui lui allait si bien. Tout le monde lui avait dit. Elle surprit le regard du professeur sur ses jambes et resta plantée au milieu de l’atelier. Par manque d’assurance, elle se surprit à ne savoir que faire de ses mains et se décida à les croiser devant elle. Elle se demanda si le professeur pouvait déceler la tension qu’elle sentait dans sa mâchoire.
Lui, imperturbable la dévisageait avec insistance.
Au fond de la salle, une grande toile plantée sur un chevalet cachait Benoit. Un élève qui tentait d’achever son tableau. Intrigué, il s’en ’écarta. Charmé par la petite robe d’Anne Lise il ressentit une vive émotion dans tout son être. C’était trop tard pour sortir de la pièce. Il ne pouvait que se camoufler derrière sa toile et écouter.

- Anne lise, vous avez oublié de m’apporter vos travaux pour que nous les analysions ensemble ! Je vois que vous êtes venue les mains vides. Peut être en dilettante... Pourtant je vous l’avais demandé la dernière fois !
- Rouge. J’aimerais avoir votre avis de spécialiste. Est ce que cette couleur me va bien ? Tout le monde me le dit.
- Il est nécessaire de faire le point comme je le fais avec chaque élève au milieu de l’année scolaire. C’est un passage obligé dans votre scolarité.
- Le rouge est peut être un peu violent... On dit que c’est la couleur de l’amour, du feu et de la passion. Les toreros le savent bien.... Et les taureaux aussi.
- Votre bulletin n’est pas fameux. Et si vous continuez de cette manière vous risquez de redoubler votre année. Vous le savez ? Je préfère vous prévenir car il me semble que vos préoccupations sont ailleurs...
- Vous devez aimer le rouge... Je me souviens de la dernière de vos toiles que vous m’avez présentée. Un rouge puissant dominait l’œuvre.
Ces derniers mots produisirent sur la jeune fille une vive émotion. Elle s’empourpra soudainement.
Coincé derrière son chevalet Benoit n’en croyait pas ses oreilles. La jalousie montait en lui à la vitesse d’une explosion. Comment connaissait-elle le travail du professeur ? L’avait-il emmenée dans son atelier ?
Soudain il eut envie de tirer sur cette petite robe rouge pour cacher les jolies jambes d’Anne lise et faire se détourner le regard pressant du professeur.

Imposant, celui-ci se leva et s’approcha d’elle. Elle se mit à trembler et baissa les yeux. Sur la manche de la veste de Johannes Duclos, elle remarqua un flocon de poussière. Instinctivement elle le retira.
Il lui posa la main sur l’épaule. Elle frissonna davantage. Benoit tendit le visage hors de son cadre pour mieux voir.
- -Venez demain à 14 h avec vos travaux. C’est votre dernière chance.
Elle leva vers lui des yeux qu’il aurait vu implorants s’il avait été plus attentif.
Elle chancela, se retourna et quitta la pièce avec précipitation.
Le professeur l’imita et calmement partit dans la direction opposée.
Benoit sortit de sa cachette. Il était abasourdi. Cette fille qu’il n’osait aborder de peur de la choquer, l’avait foudroyé. Il s’enfuit de la pièce, anéanti.
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