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Dames de mauvaise compagnie

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Orcelia Pen Art

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Une bête traquée. Voilà ce à quoi son reflet lui faisait penser, là, tout de suite. Pas besoin de lumière tamisée ni de bulles scintillantes dans sa coupe de champagne pour noyer le poisson... A partir d'une certaine heure, toutes les escort girls de la planète devaient avoir cette expression sur la tronche, au fin fond de tous les chiottes de l'univers. Foutue journée. Foutue semaine, même ! C'était sa quatrième sortie du jour. Du jamais vu !
Maureen était exténuée. Mais au moins, elle serait épargnée du pressing mensuel qu'exercerait à coup sûr Rita sur la troupe dès lundi. Elle l'entendait déjà beugler : "Les filles, à votre âge, avec des miches deux fois moins grosses et des rides deux fois plus visibles, j'enrôlais deux fois plus ! Qu’est-ce que vous glandez, à la fin ? On se paye à la commission, ici, bon sang ! "
Maureen avait fait plus que le job, ce mois-ci. Le salaire ne serait cependant pas mirobolant.Tout au plus pourrait-elle cumuler une semaine sans solde et se tirer de Bruxelles pour aller rendre visite à sa sœur en banlieue tournaisienne. Une semaine loin de tout ce merdier. C'était à ça que pensait Maureen quand elle entendit les trois coups de feu. Bang, bang... Pause.
Bang !

Les bruits de tirs semblaient provenir du sous-sol. Maureen se précipita dans l'escalier de secours de la boîte. Elle ouvrit la première porte qu'elle vit. En guise de comité d'accueil, le corps d'un homme, la soixantaine florissante, une arme de poing dans la main droite. Le trou dans sa tempe fumait encore et suintait de matière grise. Prise d'un haut-le-cœur, Maureen dut détourner le regard. Sur le mur, trois lettres bancales se partageaient un décor de vieille peinture au plomb, qui avait dû être bleu ciel un jour.
S.O.S.
Alors qu’elle s’en approchait, il y eut comme une odeur de sang qui émanait de cet appel au secours. Trop tard pour crier au feu, mec... pensa la jeune femme.
La puanteur de cet endroit glauque à souhait lui fichait la trouille au ventre, mêlée à un dégoût qui chatouillait ses narines. Il fallait qu'elle sorte de là, et vite !
En rouvrant la porte métallique, Maureen se précipita dans la ruelle. Elle reprenait son souffle par saccades quand elle crut distinguer une ombre au loin.
- "Il y a quelqu'un ? " héla-t-elle.
R.A.S...
N'écoutant que son instinct, Maureen s'avança dans l'obscurité de la ruelle. Il lui sembla alors qu'une forme était tapie derrière les conteneurs à ordures. Une silhouette humaine se dessinait à mesure que Maureen s’avançait.
S'agenouillant dans un amas de poubelles éventrées, elle croisa le regard terrorisé d'une jeune habituée de la discothèque.
- Aide-moi... gémit-elle.
C'était Samia, une nouvelle "recrue", fraîchement débarquée de sa cité. Et à voir la façon dont sa soirée avait tourné, elle ne tarderait pas à y retourner !
- Samia, tu es blessée ! Que s'est-il passé là-dedans ?
- Je ne peux pas t'expliquer ça maintenant... aide-moi, bon Dieu, je t'en prie !
Croyante, avec ça...
- Comment ?
Samia lui intima de contacter son frère de toute urgence. Quinze minutes plus tard, elle vit une berline noire surgir dans la nuit, en sortir deux sbires en sweat à capuche et porter la jeune femme comme une vulgaire poupée gonflable, jusqu'à la banquette arrière du véhicule. Un claquement de portières et quelques crissements de pneus plus tard, tout était terminé. Ça n'avait pas duré plus de deux minutes.
Encore sous le choc, Maureen s'empressa de remonter récupérer ses affaires et prévenir le videur. Elle venait assez souvent ici pour savoir qu'il ferait le nécessaire. En regagnant le rez-de-chaussée, elle en profita pour remettre sa tenue en ordre et son sourire d'apparat en façade. Après tout, depuis 8 ans, elle en avait vu d'autres dans ce genre de clubs. Et le client détestait attendre...

Dix jours s'étaient écoulés comme dix heures, selon Maureen. Rien de tel que de retomber en enfance avec sa sœur pour oublier tous les fumiers qui la louaient chaque satané soir que le diable faisait. Mais ce qu'elle avait cherché par-dessus tout, c'était de fuir le danger et la dépravation, au moins pour quelque temps.
Puis il avait bien fallu rentrer. Pour les cours. Pour bosser. Pour un avenir que Maureen espérait tant. Elle se donnait un mal de chien pour réparer ses erreurs de jeunesse.
Fille mère à 15 ans, elle avait dû tout abandonner pour nourrir son rejeton. Seule, de préférence. Son flirt un peu trop poussé de l’époque n'avait pas eu la suite escomptée... Enfin, tout ça serait bientôt du passé.
Dans deux mois, Maureen achèverait sa formation de secrétariat. Et basta les cachets d'escort. Elle pourrait récupérer Max et se réinstaller à Tournai.
Elle en était là de ses considérations quand son portable sonna. Rita.
- All...
- Où tu te caches, Blondie ? Tout le monde te cherche ! Rapplique au Seven dans une heure ! Je t'y attends !
Au Seven ? Un jeudi matin ? Mais qu'est-ce que Rita avait encore trafiqué ? Apparemment, elle n’avait pas trop le choix que de retourner sur les lieux du « crime ».

Sa patronne n'y était hélas pour rien, cette fois. Lorsque Maureen eut sous les yeux la carte tricolore des deux agents chargés d'enquête, elle ne tarda pas à comprendre ce qui avait provoqué cette réunion matinale dans l'une des boîtes les plus sélect de la capitale belge. On n'était sûrement pas là pour une petite sauterie...

- Madame, vous affirmez avoir entendu un coup de feu. D'autres témoins parlent de plusieurs détonations. Et rien ne le corrobore. Pas de douille, pas de balle... Rien ! Juste le sang d'un homme répandu sur un mur. Probablement de sa main, avant d'en finir. Les expertises graphologiques nous le confirmeront.
- Eh, vous me demandez ce que j'ai vu et entendu, je vous le dis. Point.
- Bien sûr... seulement, il y a beaucoup d'écho dans ce genre d'endroits. Est-il possible que le tir ait résonné trois fois ?
- Je ne crois pas...
- Aviez-vous consommé des substances toxiques ou illicites ce soir-là ?
- Non, je vous l'ai déjà dit...
- Bon. Nos services vont sans doute conclure à un suicide. Nous vous sommes reconnaissants pour votre collaboration.
Sur ce, le flic lui tendit la main. Maureen prétexta un syndrome grippal pour éviter de la lui serrer. La moiteur de ses mains aurait pu paraître suspecte...
Elle avait eu chaud, mais la police semblait avoir gobé sa version. De toute façon, Hicham avait vraiment bien nettoyé derrière sa sœur. Et le videur s'était facilement laissé convaincre par une liasse de billets flottant sous son nez.
On ne remonterait sûrement jamais jusqu'à Samia...

Pour la remercier des risques qu'elle avait pris, cette dernière avait convié Maureen à la rejoindre pour un petit weekend au Luxembourg, où elle passait sa convalescence.
C'était là que Samia lui avait tout raconté. L’homme s’appelait Jean-Jacques Destombes. Au-delà d'être un professionnel de l'arnaque en assurances, il avait bien d'autres travers...
Il aimait les jeunes hôtesses d'origine étrangère, d'une manière qui lui était propre. Plutôt sale, à dire vrai.
Destombes avait drogué et abusé de chacune des escort qu'il avait louées, croyant posséder tout entière sa victime d'une soirée. Et Samia n'y avait pas échappé... Dès lors, elle n'eut plus qu'une idée en tête : se venger... pour elle, bien sûr, mais aussi pour toutes les autres.
Au prix de deux balles dans le buffet, tout de même ! Avait alors pesté Maureen.
Or, Samia était en paix, à présent. Tout avait été orchestré au millimètre près pour que la thèse du suicide soit retenue. Évidemment, elle ne pourrait jamais balancer son porc, puisque se faire justice soi-même était interdit... Mais bon sang, elle l'avait, sa victoire !
À moins que... à un détail près... Le genre de détails qui n'échapperaient pas longtemps à un enquêteur expérimenté comme celui qui avait repris le dossier après que les analyses graphologiques aient rendu leurs conclusions. Destombes était gaucher. Ça ne collait pas.
La police devrait donc reprendre l’affaire à zéro... Foutus détails !

PRIX

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Florent Paci · il y a
Le diable est dans les détails ;). Mes votes, bon courage pour la suite !
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Julie Pieters Pruvost · il y a
Effectivement ça donne envie de lire la suite...
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Aurélien Azam · il y a
Une excellente histoire, appuyée par une belle plume pleine de vie. J'ai beaucoup aimé :)
Merci pour ce texte, Orcelia :)
Si tu le souhaites, n'hésite pas à aller lire "Gu'Air de Sang", également en compétition !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/gu-air-de-sang

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James Osmont · il y a
passé par là via les mordus de thrillers ;) bonne chance à toi, en espérant te faire frissonner aussi pendant ce concours !
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Natacha Da Silva · il y a
Très bien écrit!! Hâte de lire la suite!
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Christelle Delebarre · il y a
J’ai hâte de lire la suite! Bravo
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Audrey Boubou · il y a
J ai découvert avec plaisir tes premiers lignes... A quand les prochaines ?
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Topscher Nelly · il y a
écriture très sympathique.Mes voix
Mon texte vous plaira peut-être?

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Rox Anne · il y a
Belle écriture !
On se laisse embarquer dans cette histoire !
J'aurais aimé lire la suite!

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Fabienne La Girafe · il y a
Vraiment bien, tu as là une magnifique reconversion
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