D’un jour, l'autre

il y a
3 min
215
lectures
214

Je n'ai pas vu les mois passer. La vie est courte.  [+]

Image de 5ème édition

Thème

Image de Très très courts
- On peut descendre au Forum ?
- Attends, encore quelques-unes, c’est tellement beau d’ici !

Oui c’est beau. Tout est beau à Rome en avril. La lumière, les fontaines, le reflet des pierres...

- Tu viens maintenant ?
- Attends s’il te plaît. Regarde la couleur du ciel, il est raphaélique !

C’est vrai qu’il est magnifique ce ciel de fin de journée. Il projette des éclats roses contre les pierres dressées...

Nous sommes accoudés contre une barrière d’à peine un mètre cinquante, juste derrière la Louve. La Fontane dell’ Acqua Marcia rythme les secondes de son chant sibyllin. À nos pieds, en contrebas, un champ de ruines antiques, ravagées par des siècles de vies croisées. Celles du temple de Vespasien ou de la basilique Julia. La colonne de Phocas se dresse à notre gauche... et, tout au fond, le Colisée...
Nous avons tout le temps. Exceptionnellement l’endroit ne ferme pas cette nuit.
Nous avons tout le temps...

- Tu as terminé ?
- Non. Attends.
- Moi j’en ai assez, je descends. On se retrouve en bas !

Elles sont belles ses photos, je le reconnais. Mais ça rime à quoi de rentrer de weekend avec 3000 images sans avoir décollé l’œil de son boitier ? Rome est à sentir, à palper, à écouter. Rome prend aux tripes, fait suffoquer, éblouit. Rome c’est l’instant qui s’échappe, une larme fugace, un éclat de vie. Comme un poisson pâlit dès qu’on le sort de l’eau, Rome meurt sitôt que les pixels la figent.

Trop concentré, il ne m’a pas entendu.

J’empreinte l’escalier, lentement, presque solennelle. Chaque séjour ici redevient le premier. Je redécouvre tout. Et pourtant, lorsque mon pied a touché pour la première fois le sol de la capitale italienne, j’ai su que j’étais revenue chez moi... J’évite de le mentionner d’ailleurs, ne tenant pas à passer pour plus cinglée que je ne suis.

Me voici parvenue auprès de l’Umbilicus Urbis, le centre présumé de la Rome antique. Les ombres rouges s’étendent avec douceur. Les touristes diurnes ont déserté la place.
Je longe l’imposant temple de Saturne et oblique à gauche. Je connais bien les lieux. Je m’arrête devant un petit temple blanc dont il ne reste que six colonnes soutenues par un pan de mur. Le temple de Vesta. Je l’ai si souvent dessiné.
Sans le quitter des yeux, je m’adosse à la fontaine de Juturne. Rome coule maintenant dans chacune de mes veines...

- Donnes- moi ta main, je vais lire.
Elle se tient devant moi, petite, vêtue de noir, courbée, parlant un italien que je saisis sans peine. Mes racines latines, peut-être ?
- Ta main je te prie.
Je la tends, paume vers le ciel, sans réfléchir. Cela ne me ressemble pas.
- De l’autre côté.
De l’autre côté ? Je tourne mon poignet. Elle place la sienne au-dessous.
- T’ai-je parlé de te lire l’avenir ? Il n’appartient qu’à toi. Toi seule en est responsable. Toi seule sauras lâcher l’ancien et construire le nouveau. Toi seule décideras d’être libre. Mais pour cela, il faut accepter de grandir.

Je la dévisage, interdite. Je ne risque pas de la contredire, je ne connais pas l’italien.
- Sur le dos de cette main, je peux voir ton passé, je peux sentir les ailes de papillons et les traces de crocs, je peux déceler les souffles, les parfums et les sons.

Elle effleure mes ongles, mes phalanges, les bosses et les creux...
Elle me raconte. Ma vie...
Des choses oubliées parce que trop sensibles, trop lourdes. Celles qui déchirent et qui foudroient... Elle me raconte aussi les soleils qui éclairent et réchauffent. Elle me parle des ombres cachées et ficelées, des tiroirs fermés, des boîtes ficelées. Elle évoque les vagues, la caresse de la brise, le poids des ouragans, les mots ailés qui tuent...
Elle ne m’épargne rien.

Mon poignet est vissé, mes doigts sont immobiles. Mon corps tout entier résonne dans sa main. Mes os, tendons, viscères, tambourinent au rythme de sa parole puissante. Les mots boomerangs s’entrechoquent et ripostent. Ils n’ont plus besoin d’elle, ils se propagent seuls. Le bruit est infernal. Ils s’enflamment soudain au-dessus de nos têtes. J’ai peur, j’ai mal...Elle ne me lâche pas.
Je m’accroche à ses yeux.

A l’instant où je sens la foudre poindre en moi la nuit emplit l’espace. Sa gangue protectrice m’enveloppe aussitôt.


Ma main est appuyée sur le mur de la cella. Je suis seule et en larmes.

Je ne l’entends pas arriver dans mon dos. Il m’enlace tendrement.
- J’ai exagéré avec mes photos. Tu me pardonnes ? Je te promets de ne plus en faire une seule durant notre séjour. Je fixerai les images dans ma mémoire pour me les repasser les jours de pluie. Je veux juste vivre pleinement chaque seconde. Avec toi.

Il n’a pas remarqué mon trouble qui s’apaise. Il me semble qu’une colère ancienne s’est effacée. Que des ombres ont été gommées. Je respire avec une facilité déconcertante. Je perçois pour la première fois chaque parcelle de mon corps. Une sensation de légèreté. Le bleu de son regard me semble encore plus pur.
Nous marchons dans la nuit, à l’amble, ne faisant qu’un.

Demain sera un autre jour, nous avons tant à exister encore avant l’aurore.

214
214

Un petit mot pour l'auteur ? 98 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Francine Lambert
Francine Lambert · il y a
Votre texte --que je viens de découvrir sur une suggestion de Zutalor!-- fait tout à fait écho au mien, même si le lieu est différent (Cumes pour mon T.T.C.) nos personnages vivent des situations assez similaires. . . . Cette lecture m'a replongée avec délices dans cette Rome qui a toujours laissé sur moi (aussi. . . ) l'impression de revenir dans un lieu connu à redécouvrir ou à se réapproprier lors de chaque nouvelle visite . . . J'ai beaucoup aimé ce passage, si juste quand on parle de la ville éternelle : "Rome est à sentir, à palper, à écouter. Rome prend aux tripes, fait suffoquer, éblouit. Rome c’est l’instant qui s’échappe, une larme fugace, un éclat de vie." Votre récit est très beau, Oriel, et j'aurais aimé l'avoir écrit moi-même . . . Bravo et à bientôt !
Image de Oriel
Oriel · il y a
merci Francine. Vous m'adressez un fort joli message. La séduction de Rome est sans limite....
J'aime aussi votre écriture, j'irai vous lire dès que je le pourrai
J'essaie de corriger les fautes mais je n'ai pas trouvé comment.

Image de Francine Lambert
Francine Lambert · il y a
En vous relisant je me disais que c'était peut-être la Sibylle de mon antre qui était venue guider votre héroïne . . . Quant aux "fautes", seul cet impératif a un S en trop "Donnes- moi ta main," . . . donc aucune inquiétude ! Encore bravo Oriel et à bientôt !
Image de Zutalor!
Zutalor! · il y a
Qué bella historia tout en douceur et originalité ! Et le temple de "la femme Faustine" dans le Forum, ça te dit quelque chose ?
En tout cas, bravo Madame la peintre !

Image de Oriel
Oriel · il y a
Merci beaucoup, c'est très gentil. Rome et moi, c'est une histoire d"amour. La première fois que j"ai posé le pied sur son sol, je me suis dit que j'y avais vécu dans une autre vie.
Image de Lange Rostre
Lange Rostre · il y a
La fin est belle, au diable les photos.....
Image de Oriel
Oriel · il y a
Faudrait convaincre du monde!
Merci

Image de Thierry Schultz
Thierry Schultz · il y a
Cet autre côté m'a séduit et je suis d'accord Wall-E, il n'y a rien à changer au texte. Mes voix romaines pour cette ode à la Ville Eternelle et aux tourments apaisés de votre héroïne. Et grazie mille d'être passée voir mon texte "d'un seul regard" Oriel !
Image de Oriel
Oriel · il y a
Merci pour ce gentil commentaire
Image de Wall-E
Wall-E · il y a
C'est un grand texte, indéniablement. Au-delà de la découverte de Rome, fascinante, il y a cette renaissance où la vie pourra être pleinement vécue. La rencontre de cette voyante au détour d'un chemin, si j'ose dire, est intelligemment amenée et vraiment captivante. Le style est recherché mais subtil, les formules stylisées et envoutantes.
Merci pour cet extraordinaire moment de lecture.
Wall-E

Image de Oriel
Oriel · il y a
merci Wall-E, je n'en espérais pas tant. Il y a des maladresses, je n'ai pas eu le temps de relire. Maintenant que la vague est passée, je vais pouvoir le reprendre.
Image de Wall-E
Wall-E · il y a
Des maladresses ? Pour moi tout est parfait !
Au plaisir,
Wall

Image de Oriel
Oriel · il y a
ah bon. Des répétitions me dérangent.
Image de Patrick Peronne
Patrick Peronne · il y a
Roma Città Eterna. Mi è piaciuta molto questa bellissima ed affascinante passeggiata. Vous avez un sens remarquable de la formule."Rome meurt sitôt que les pixels la figent"... n'est pas la moindre. Mon vote pour ce ttc brillant.
Image de Oriel
Oriel · il y a
Vous savez me toucher Patrick, je vous remercie pour votre passage en ces lieux
Image de Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Une histoire envoûtante et surprenante au cœur de la Ville Éternelle qui vous est familière. La narratrice n’oubliera jamais cette rencontre ! Mes 5 voix Oriel.
Image de Oriel
Oriel · il y a
Un grand merci Fred pour avoir apprécié.
Image de Claudine
Claudine · il y a
Voyage initiatique, merci pour cette belle virée
Image de Oriel
Oriel · il y a
Merci à vous d'être passée
Image de Dolotarasse
Dolotarasse · il y a
Un texte très poétique et mélancolique. On y ressent bien ta passion de l'Art...
Image de Oriel
Oriel · il y a
je te remercie Dolo,