Crazy

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Les livres, la Californie ou je vis, mes longues promenades avec Hugo, les tartelettes au chocolat fondant de Central Market...c'est, je crois, ce que l'on aime qui nous revele le mieux  [+]

Image de Hiver 2018 - 2019

C’est Gabe qui a parlé de moi au patron pour la place. Il lui a dit que j’étais un gars qui connaissait bien son affaire vu que Gabe et moi, on a gardé des troupeaux ensemble dans le temps. Le patron m’a demandé si j’avais déjà fait berger tout seul dans la montagne. J’avais vraiment besoin du boulot alors je lui ai dit que oui même si c’est pas vrai.
Gabe, il a rien dit.

J’ai rafistolé l’enclos parce que les barrières tenaient plus bien et j’ai trouvé un transistor au fond de la caravane. C’est peut-être le gars qu’était ici avant moi qui l’a oublié. Je l’écoute souvent. Je capte pas grand chose mais quand j’y arrive, ça grésille pas trop. Hier soir, ils ont passé une chanson que j’aime bien : Crazy. C’est Patsy Cline qui la chante je crois.
« Crazy, I’m crazy for feeling so lonely,
Crazy, I’m crazy for feeling so blue... »

Le vent s’est levé de nulle part et ça fait une semaine qu’il fait beaucoup plus froid, surtout la nuit. A la radio, ils passent souvent Crazy.

Les bêtes sont nerveuses depuis quelques jours et la nuit dernière, les chiens ont aboyé. J’ai pourtant rien vu avec la torche. J’avais pas sommeil alors j’ai rallumé le transistor et ils passaient encore Crazy.

Le vent souffle toujours et je fais même plus sortir les bêtes parce qu’elles essayent de s’échapper. J’en ai presque perdu quatre hier. Heureusement, les chiens les ont ramenées. A la radio, ils passent Crazy de plus en plus souvent.

Quelque chose va arriver. Je sais pas quoi mais quelque chose. Gabe dit qu’y a des jours qui sentent le malheur et depuis un petit moment, ça sent le malheur par ici. Les chiens tournent en rond en grognant et les bêtes se jettent contre les barrières de l’enclos tellement fort parfois que j’ai peur qu’elles défoncent tout. Maintenant, Crazy passe toutes les dix minutes.
Je dors plus. Le vent hurle et j’ai la poitrine qui me fait mal. Malgré tout le boucan, j’entends comme un bruit de moteur au loin. J’attends pourtant pas les gars de sitôt.

Crazy, c’est tout le temps qu’ils le jouent comme si le disque était rayé. Du coup, j’ai éteint le transistor et je l’ai rangé dans un coin.

Le bruit de moteur se rapproche de plus en plus et ça bourdonne comme une ruche dans la caravane. Dehors, les bêtes s’égosillent à force de crier et les chiens arrêtent pas d’aboyer.
Le bruit de moteur est tout près maintenant et la caravane vibre de partout.
J’ai baissé les stores mais y a de la lumière dehors. De la lumière comme des phares, des phares gigantesques.
Et tout à coup, le transistor se met à gueuler ! C’est pas possible ! Il était rangé tout au fond ! Mais il est bien là, sur la table !
« CRAZY ! CRAZY ! » qu’il gueule ! J’ai la tête qui éclate ! Je peux plus rester là-dedans ! Faut que je sorte ! Faut que je...

Ils descendent du pick-up et se dirigent vers la caravane dont la porte claque violemment en se refermant derrière eux.
— On dirait qu’il vient juste de sortir, dit le plus jeune, un petit gars qui n’a pas vingt ans. Regarde, y a encore son parka.
— Ça fait pourtant presqu’un an ! lui répond l’autre. Quand on est venu pour le chercher, les chiens étaient toujours là et le troupeau aussi qui crevait de faim et de soif mais lui, disparu ! Volatilisé le bonhomme ! Parti comme ça, sans laisser de trace ! Gabe le connaissait. Un drôle de type il parait.
Le petit ouvre les stores pour faire plus de lumière à l’intérieur. Et puis il suit l’autre dehors pour l’aider à sortir les bêtes de la remorque. Les chiens gambadent et bientôt le pick-up repart sans le gamin qui le regarde disparaître dans le dernier virage. Maintenant, il est tout seul dans la montagne.
Le soir, dans la caravane, il trouve un transistor. Il tourne le bouton et malgré les grésillements, on entend une chanson. Il augmente le volume et par la porte qu’il a laissée ouverte s’échappe la voix de Patsy Cline :
« Crazy, I’m crazy for feeling so lonely,
Crazy, I’m crazy for feeling so blue... »

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jc jr · il y a
Belle atmosphère de montagne, de nuit et de bêtes affolées, qui mène à la folie ponctuée par cette chanson ou au surnaturel. Et puis j'adore Patsy Cline.
Et si le cœur vous en dit, je suis en finale avec un texte que vous connaissez, si vous voulez le soutenir : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-coup-de-foudre-5
Amicalement JC

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Les Histoires de RAC · il y a
Pesante atmosphère...
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Felix Culpa · il y a
You just drive me crazy ! Un récit court et efficace qui nous tient en haleine jusqu'au bout ! Mon vote ! Je vous invite à découvrir mes deux premiers textes en concours !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/les-droits-de-lame
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-braquage-poetique

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Bertrand Pigeon · il y a
Une folie de la montagne
qui nous gagne
Un court qui fait monter
l'angoisse comme
Un troupeau de moutons
Noirs
Isolé dans les alpages^^+5

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Judith Fairfax · il y a
merci Bertrand pour ton super commentaire!
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Virgo34 · il y a
Un récit à suspense qui tient en haleine jusqu'à la chute. + 5
Je suis en finale du Prix Imaginarius avec un conte que je vous invite à lire.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/larmee-des-ombres

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Mathieu Kissa · il y a
J'adore ce texte très bien écrit, angoissant à souhait. Bravo !
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Judith Fairfax · il y a
Merci beaucoup Mathieu!
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Utilisateur désactivé · il y a
Une atmosphère et un climat prenants, mis en place avec une grande économie de moyens. On peut imaginer un pauvre gars détraqué, un enlèvement par des E.T. On peut imaginer...
Un bon moment de lecture.

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Judith Fairfax · il y a
Merci beaucoup Jacques!
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Claire Bouchet · il y a
L'ambiance est particulièrement pesante dans votre texte Judith. Un texte qui oscille entre réalité et imaginaire, sérénité et folie. Vous réalisez là un travail d'écriture très fin Judith.
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Judith Fairfax · il y a
merci beaucoup Claire pour ce joli compliment.
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Patrick Gibon · il y a
un puissant huis-clos, sans porte de sortie, le langage parlé extrêmement et finement retranscrit en langue écrite, qui est une autre langue -nous le savons depuis Queneau et notamment "Zazie dans le métro- et cette mélopée lancinante issue d'une radio branchée sur les galènes plombées au goût amer du soufre de l'infra- monde,
texte bref, incisif, l'horreur glaçante "ordinaire". du grand art!

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Judith Fairfax · il y a
Vos commentaires remarquables sont comme des fleches qui percent a chaque fois la ou ca touche le plus. Je me vraiment sens bete en vous disant simplement merci.
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M. Iraje · il y a
Du "fantastique" comme je l'aime. Une tension progressive sortie de nulle part ...
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Judith Fairfax · il y a
Merci Miraje!

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