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Cours mon rire !

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Rachidovitch

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Une balle lui caressa l’oreille droite. Des gouttes rouges font éruption. Une chaleur volcanique pince sa peau poussiéreuse. La vue perturbée par la sueur et la poussière, il distingue à peine des ombres vertes qui dirigent nerveusement des fusils à sa poitrine. Il se sent piégé dans ce terrain broussailleux où la mort imminente le laissera une offrande facile aux charognards qui applaudissent de loin sa défaite.
Une peur indescriptible mordit ses nerfs et un bruit de tonnerre perça ses oreilles.
_Dépose ton arme !
Son corps courbatu était sur le point de le trahir, sa langue paralysée était égratignée par la poussière et la chaleur et ses yeux rouges revoyaient le scénario macabre d’une guerre qu’il n’a pas décidée mais qui l’a arraché de sa classe où il donnait des leçons de français à sa ‘petite armée’ assoiffée de mots et de comptines.
_Dépose ton arme j’ai dit.
Il n’a rien dit, il n’a pas protesté, le front avait besoin d’hommes et on moissonnait le maximum de ‘héros’ pour les envoyer aux frontières. Il était une brebis allant avec résignation aux dents du loup. La première fois où il a porté un fusil pendant des heures, ses doigts qui manipulaient des crayons et des craies ont gonflé laissant s’accumuler un liquide qui s’est vidé vite pour laisser les premières empreintes de cette guerre qu’il ne comprenait pas mais qui risque de lui arracher la peau.
_je vais compter jusqu’à trois.
Elle était belle. Le dernier jour où il l’a vue à l’école, cette institutrice avec laquelle il échangeait des sourires et un amour platonicien et timide. Comme elle était papillon ! Cette fleur qui exhalait un parfum de peau bouleversant. Cette odeur est toujours dans sa mémoire malgré la fumée, les feux et les brûlures des macchabées qui infestaient l’air.
_Un !
Son rêve de manger la première pomme des arbres fruitiers qu’il a plantés dans son vaste jardin quand il avait le temps. Il aimait jusqu’à la manie les racines et les semences. Il s’étonnait comment une petite graine peut donner un arbre grandiose, grand et garni de fruits délicieux. Il faut croire à Dieu juste en contemplant le périple magique de la semence. Ses mains maniaient la pioche pour fertiliser la terre et donner la vie au sol. Aujourd’hui, il enterre des vies sous le sol.
_Deux !
« Ma mère fait toujours ce café aromatisé qui remplit la cuisine d’odeurs orientales ? » se demanda-t-il. Elle fait toujours le même pain délicieux qu’il avait l’habitude de manger avec un appétit d’enfant insouciant ? Comme il adorait le pain maternel ! Quand les jours passent, des goûts et des odeurs restent éternellement amis de la mémoire. Le pain de l’enfance est un autre paradis perdu. Il la voyait, abeille active répétant des chansons séculaires et préparant des plats que la famille mangeait en paix et amour. Il suffit de peu de temps et de bêtise pour métamorphoser le miel en poison. Sa mère au cœur céleste, sa maison au visage heureux, les soirées aux odeurs exquises et les fenêtres aux sourires enfantins. Le pays natal est un enfant, cette place de guerres est un adulte coléreux qui se détruit et détruit les cours d’eau qui donnent la vie.


_Trois !
Il a toujours aimé les nuages et les étoiles. Chaque jour, il regardait avec émerveillement les formes blanches et changeantes qui changent de danse chaque moment de la journée. Le ciel est un beau tableau qu’il faut contempler avec rêverie pour fuir la sueur du quotidien. La nuit, le tableau bleuâtre prend des ombres et s’obscurcit pour préparer la naissance des étoiles, ces enfants de la nuit et du ciel. « Elles nous regardent chaque nuit avec passion et compassion » se murmure-t-il. Il les écoutait chuchoter et murmurer les secrets inavouables de l’univers. Il savait écouter leur babillage astronomique et magique. Aujourd’hui, il retournerait au ciel en laissant le corps périr et pourrir dans les entrailles de la terre. Son âme, éthérique, se faufilerait entre les nuages et les étoiles pour briller loin, très loin, dans une constellation qui pose orgueilleusement à une distance vertigineuse de la terre. Ether, « immatière », il chatouillera comme un vent doux et léger le visage de sa maman.
_Tirez !
Les balles sortent de leurs cages exaspérées. Mais comment tuer un homme si heureux ? Si innocent ? Un homme qui a commencé des rêves. Qui les achèvera ?
Les balles furieuses s’approchent de sa poitrine avec haine, un métal qui durcit et s’enflamme à cause de l’aversion implacable qui ronge les âmes dans ces contrées envenimées par la main de l’homme. Soudain, pris par des sentiments de peur, de rage, d’impuissance, de désir de survie, il explose en rires. Des rires mondains et moqueurs qui semblent exhaler d’un volcan de loups. Des rires d’un autre monde. Des rires hystériques et foudroyants qui finissent par faire plier les balles comme du caoutchouc chaud. Elles tombent par terre comme des mouches évanouies. Les soldats désirent tirer d’autres balles mais les fusils tremblotent et s’évaporent en laissant une fumée blanche après leur disparition. Les rires deviennent un monstre qui avala les hommes en courant vers l’est, vers le lever du soleil. Le peureux, éperdu par son étonnement, court après son rire, enfin son monstre. Mille questions font de sa tête une boite en air sulfureux qui s’envole dans toutes les directions. Arrivant aux frontières de la forêt, il remplit sa poitrine d’air rafraichissant et court de toutes ses forces. Ses rêves l’attendent loin, dans une campagne paisible. Dans une maison où la mère prépare du café. Du bon café. « Cours mon rire, je te suivrai jusqu’à mes rêves » se dit-il en portant ses jambes à son cou.
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